Cinéma

Sénégal : l’escrime pour les mineurs en prison, une réinsertion à fleurets mouchetés

| Par - à Dakar
Mis à jour le 30 novembre 2015 à 12h56
Des mineurs de la prison de Thiès au Sénégal s'entraînant à l'escrime.

Des mineurs de la prison de Thiès au Sénégal s'entraînant à l'escrime. © Capture d'écran / Youtube

Dans son dernier documentaire, « La liberté en prime », projeté à Dakar en avant-première vendredi dernier, le réalisateur Nils Tavernier explore une expérience inédite menée à la prison de Thiès, au Sénégal : l’enseignement de l’escrime comme outil de réinsertion pour les mineurs incarcérés.

Il a découvert le Sénégal à l’âge de 12 ans, à l’occasion du tournage du mythique Coup de torchon, réalisé par son père, Bertrand Tavernier. Une expérience fondatrice, qui lui avait inoculé le virus de l’image. Nils Tavernier, 50 ans, y est revenu régulièrement depuis, s’intéressant notamment, en tant que documentariste, aux talibés sénégalais dans le cadre d’une série de films sur les enfants de la rue. Cette fois, pendant un an et demi, il a planté sa caméra dans le quartier des mineurs de la Maison d’arrêt et de correction (MAC) de Thiès et dans un Centre sportif de la ville où, depuis 2013, à l’initiative de l’association Pour le sourire d’un enfant, animée par sa vieille complice Nelly Robin, une initiative novatrice a vu le jour.

Adolescence cabossée

Deux fois par semaine, des mineurs incarcérés, filles et garçons mêlés, sont extraits de la MAC pour recevoir des cours d’escrime. Une discipline atypique en prison – et au Sénégal en général – censée favoriser leur réinsertion en leur inculquant le sens des responsabilités et le respect de l’autre, tout en réhabilitant l’estime de soi de ces adolescents cabossés, mis au ban de la société dès leur plus jeune âge.

En creux, La liberté en prime (40′) aborde aussi le sujet sensible de la pénalisation de l’avortement au Sénégal. À Thiès, quelque 6% des mineures incarcérées le sont pour avortement illégal, un délit parfois requalifié en infanticide et passible, dans ce cas, de lourdes peines. L’avant-première du film s’est déroulée vendredi 27 novembre au Théâtre de Verdure de l’Institut français de Dakar, en présence du ministre de la Justice, l’avocat Sidiki Kaba, qui a soutenu ce programme emblématique d’une justice qui se veut « réparatrice ».

Jeune Afrique : Pourquoi l’escrime a-t-elle été privilégiée dans le cadre de ce programme d’aide à la réinsertion des mineurs incarcérés ?

Nils Tavernier : La tenue en elle-même a son importance. Dans la plupart des cultures, le blanc est associé à la pureté, à l’innocence. Vêtus de blanc, le visage dissimulé derrière un masque, ces jeunes portent un autre regard sur eux-mêmes. On retrouve le blanc dans le kimono de différents sports de combat, mais avec l’escrime il n’y a pas de contact physique. On doit gérer son énergie et sa violence par le biais du fleuret.

Une autre dimension importante est que ces jeunes doivent lever la main lorsqu’ils ont été touchés, un peu comme on reconnaîtrait spontanément une faute, une part de responsabilité. Même chez les adultes, admettre une erreur ne va pas de soi. Cela contribue à les responsabiliser. Enfin, ils vont aussi exercer la fonction d’arbitre, ce qui les hisse à un autre stade de responsabilité, en les plaçant en situation de juger deux de leurs camarades. Un rôle qui les prépare aux jugements qu’ils auront à exercer, à leur sortie, avec leur femme, leurs enfants, leur entourage…

J’ai vu des filles détruites psychologiquement par ce qu’elles avaient vécu retrouver le sourire lorsqu’elles soulèvent le masque, après une victoire

Une autre originalité du programme, c’est que le groupe est mixte…

C’est inédit dans l’univers carcéral. Les jeunes filles qui participent au programme se trouvent en situation d’affronter des garçons, et parfois de les battre, en étant placées au même niveau qu’eux. J’ai vu des filles détruites psychologiquement par ce qu’elles avaient vécu retrouver le sourire lorsqu’elles soulèvent le masque, après une victoire.

D’après les agents pénitentiaires qui s’expriment dans le film, les bienfaits du programme sont spectaculaires…

Les surveillants sont unanimes : la pratique de l’escrime a favorisé la socialisation et le respect mutuel au sein du groupe. En détention, les jeunes se tapent moins dessus, ce qui facilite leur travail. C’est pourquoi tous, même ceux considérés comme les plus durs, rêvent d’institutionnaliser l’escrime en milieu carcéral dans le pays. Des agents pénitentiaires doivent d’ailleurs être formés prochainement pour étendre l’expérience menée à Thiès. Quand vous devez surveiller 25 ou 30 mineurs incarcérés, essentiellement pour des crimes, il y a une agressivité considérable, comme dans toutes les prisons du monde. En contribuant à apaiser et socialiser ces jeunes, l’escrime a rendu leur tâche plus aisée.

De plus, grâce à la relation moins tendue qu’ils ont nouée avec ces jeunes en les accompagnant aux cours d’escrime, ils ont commencé à porter un nouveau regard sur eux. Et cela a permis aux mineurs, en retour, de se sentir valorisés. Pour les surveillants, ces détenus sont devenus autre chose que des « gangsters » qu’il faudrait garder enfermés. Avec des mineurs, quand on se limite à une approche coercitive, à l’exclusion de toute démarche de réinsertion, le taux de récidive explose. À Thiès, il a chuté.

Derrière cette expérience louable demeure une réalité préoccupante, notamment chez les jeunes filles : une partie d’entre elles sont incarcérées pour « prostitution avec défaut de carnet sanitaire » ou avortement clandestin…

Au Sénégal, l’avortement est interdit, donc pratiqué clandestinement. Les jeunes femmes concernées ont le choix entre un avortement « artisanal », dans des conditions terrifiantes, ou, lorsqu’elles en ont les moyens, dans des cliniques privées.

Un débat s’est ouvert au Sénégal en faveur de l’avortement médicalisé, notamment dans les cas de viols ou d’inceste

Un débat s’est ouvert au Sénégal en faveur de l’avortement médicalisé, notamment dans les cas de viols ou d’inceste. Mais pour des raisons philosophique et religieuses, le sujet reste tabou. Les filles les plus démunies avortent donc dans des conditions traumatisantes, elles se retrouvent déscolarisées, sont placées en garde à vue sans même recevoir de soins, sont souvent rejetées par leur famille, puis incarcérées. Et dans certains cas, si l’avortement est requalifié en infanticide, il n’est plus considéré comme un délit mais comme un crime.

En matière de politique pénale et de réinsertion, ne serait-il pas plus efficace de réformer certaines dispositions du code pénal plutôt que d’envoyer en prison ces jeunes femmes ou des garçons de 12 ans pour plusieurs années ?

C’est un sujet très sensible au sein de la société, que les autorités manient avec prudence. Mais les mœurs changent progressivement, et j’ai pu constater à Thiès que la pratique des tribunaux et des juges d’application des peines évoluait favorablement. Par exemple, ils évitent d’incarcérer les jeunes mineurs pour de simples délits. À l’invitation du ministre de la Justice, le week-end dernier, un colloque a réuni des magistrats pour réfléchir aux réformes à apporter en matière de justice des mineurs.

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