Société

Centrafrique : comment les anti-balaka instrumentalisent la lutte contre la sorcellerie

Un milicien antibalaka à un point de contrôle de l'armée, à 60km au nord de Bangui, le 1er juin 2014. © Jerome Delay / AP / SIPA

Selon un rapport des Nations unies, des personnes accusées de sorcellerie sont enlevées, brûlées et enterrées vivantes par des rebelles anti-balaka dans certaines parties de la Centrafrique.

Ce document, que la fondation Thomson Reuters a pu consulter en exclusivité, « contient des photos très explicites des victimes attachées à des poteaux en bois qu’on approche du feu ainsi que des torses carbonisés des suppliciés », explique l’agence de presse.

Elles documentent des tortures ayant eu lieu, selon le rapport, entre décembre 2014 et début 2015, et ayant été ordonnées par des dirigeants de milices anti-balaka, qui utiliseraient la sorcellerie à des fins d’intimidation, d’extorsion de fonds et d’exercice de l’autorité dans les zones de non droit.

Treize affaires en ligne de mire 

« La sorcellerie est fortement enracinée en (Centrafrique) et (…) l’absence d’autorité de l’État crée un terrain favorable pour une sorte de justice populaire détournée par les anti-balaka à leur profit », écrivent les enquêteurs, cité par Reuters.

Le rapport, produit par une équipe travaillant pour la Minusca, la mission de stabilisation de l’Onu, répertorie treize affaires contre des victimes âgées de 45 à 70 ans qui ont eu lieu près de Baoro dans la préfecture de Nana-Mambéré. Il cite également trois dirigeants du groupe anti-balaka de Nana-Mambéré présents lors des séances de torture, qui n’ont pour le moment pas réagi aux accusations.

Enterrés vivants

Dans un des cas répertoriés, un prêtre, dont le corps était couvert de cicatrices, a raconté avoir tenté de s’interposer alors qu’un homme était enterré vivant après avoir été condamné pour sorcellerie et avoir semble-t-il avoué les meurtres de 150 personnes. « Le prêtre s’est retrouvé sous la menace d’un couteau pour avoir tenté d’intervenir dans des affaires qui ne concernaient pas l’église », a ainsi déclaré un témoin oculaire, cité dans le rapport.

Pour éviter d’être ligotées ou brûlées, les victimes seraient sommées de s’acquitter d’une somme comprise entre 20 000 et 50 000 francs CFA (30 et 75 euros). « Les anti-balaka extorquent des sommes énormes à leurs victimes en échange de leur liberté », explique le rapport.

Des enfants condamnés

La loi centrafricaine punit également les actes de sorcellerie. Les personnes accusées de la pratiquer sont ainsi souvent condamnées à des peines de prison, au point que, selon certaines informations, jusqu’à la moitié des détenus du pays pourraient être des personnes accusées de sorcellerie.

En septembre 2010, quatre personnes dont deux enfants de 10 et 13 ans ont même été déclarées coupables de sorcellerie et de charlatanisme, selon Amnesty International. Et dans la prison des femmes de Bimbo, cinq des 18 détenues sont accusées de sorcellerie.

« J’ai été accusée d’avoir tué mon mari en ayant recours à la sorcellerie », a ainsi déclaré à Reuters Christelle Ouamanga, 26 ans, dans sa cellule qu’elle partage avec cinq autres femmes. Niant le meurtre, elle raconte que la famille de son mari l’a accusée de sorcellerie après son décès qu’elle dit être dû à une maladie du poumon.

Concept de crise

Selon le père Aurelio Gazzera, un missionnaire qui travaille pour l’organisation catholique Caritas dans l’ouest du pays, le concept de sorcellerie ressurgit lors des crises comme c’est le cas avec les violences en ce moment.

« Le châtiment est utilisé comme un moyen par un groupe armé d’imposer son autorité », commente le père Aurelio Gazzera, un missionnaire, cité par Reuters, qui travaille pour l’organisation Caritas, dont l’organisme est un des rares dans la préfecture de Nana-Mambéré.

Toutefois, le problème de la sorcellerie ne semble pas être considéré comme une priorité, alors que l’élection présidentielle, prévue le 27 décembre, se profile. « La sorcellerie est une question de croyance. Il faut que nous formions les magistrats », explique ainsi le ministre de la Justice par intérim, Dominique Saïd Panguéndgi. Et de conclure : « Mais au moins, le débat a commencé. »

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