Sécurité

Attentat de Bamako : un rescapé marocain raconte l’horreur

À l'intérieur de l'hôtel Radisson Blu de Bamako, après l'assaut des forces d'intervention maliennes, le 20 novembre 2015. © Baba Ahmed / AP / SIPA

Noureddine Faraji, ingénieur chez Nokia Maroc, est l’un des quatre rescapés marocains de l’attaque de l’hôtel Radisson Blu de Bamako, le 20 novembre. Voici le récit, heure par heure, de cette matinée où la mort a bien failli frappé à sa porte.

Le mardi 17 novembre, Nouredine Faraji, jeune papa de 41 ans, embrasse son bébé de deux mois avant de prendre la direction de l’aéroport Mohammed V de Casablanca, au Maroc. Quand il atterrit à l’aéroport international de Bamako, le mercredi à 1h30 du matin, il ne se doute pas qu’il s’apprête à faire le voyage d’affaires le plus effroyable de sa carrière.

L’homme est un habitué de l’Afrique subsaharienne. « Mes treize ans de carrière en tant qu’ingénieur chez Nokia m’ont donné l’occasion de visiter plusieurs pays de la région, mais c’était mon premier déplacement au Mali », raconte-t-il. Les deux premiers jours se déroulent le plus normalement du monde. Même dans la nuit du 19 novembre, quand il rentre à l’hôtel Radisson Blu après une éreintante journée où il a dû se déplacer à Segou (250 km au nord de Bamako), il sourit quand il constate que les hommes de la sécurité de l’hôtel sont plongés dans un profond sommeil. Il est alors 22h30.

« J’avais pourtant lu sur internet que c’était l’un des hôtels les plus sécurisés de la ville. Mais bon, je n’allais pas en faire un plat. Je suis monté dans ma chambre, j’ai travaillé un petit peu sur mon rapport avant de me mettre au lit. J’avais de grands projets pour le lendemain. C’était ma dernière journée à Bamako, je voulais en profiter pour visiter la ville, prier dans la grande mosquée, acheter des souvenirs », se rappelle-t-il.

Réveil au son des rafales

« Vers 6h45, je me suis réveillé en sursaut. J’ai entendu comme des pétards qui explosaient. L’idée que ce soit des coups de feu m’a traversé l’esprit, mais je l’ai vite balayée, car je n’ai plus rien entendu d’inquiétant. Je me suis même rendormi quelques minutes de plus », témoigne le rescapé. Moins d’une heure plus tard, alors qu’il sort de la douche, sa chambre est secouée par le bruit d’une puissante déflagration : une grenade a explosé dans l’enceinte de l’hôtel.

Noureddine n’a pas encore le temps de réaliser ce qu’il se passe quand son téléphone sonne. À l’autre bout du fil, son contact chez Malitel, avec lequel il a travaillé la veille. C’est lui qu’il l’informe que l’hôtel est sous le feu des terroristes, il lui conseille de ne pas quitter sa chambre. « J’ai enfilé un pantalon et un tee-shirt et je me suis rué vers mon ordinateur et mon téléphone marocain. J’ai tout de suite appelé mes collègues à Rabat pour les informer de la situation », explique-t-il.

Il récite en boucle la « chahada » et des versets du Coran pendant que le film de sa vie défile devant ses yeux

Les heures qui suivent seront les plus longues de sa vie. Recroquevillé près de son lit, à la chambre 417 au 2e étage, il récite en boucle la « chahada » et des versets du Coran pendant que le film de sa vie défile devant ses yeux. « Je pensais à mon bébé, à ma femme, mais aussi à ma mère qui est très souffrante. C’est son état de santé qui m’a incité à ne pas prévenir les miens de la situation car son inquiétude à mon sujet aurait pu lui être fatale », nous confie-t-il.

En revanche Noureddine contacte un ami gendarme à Rabat qui lui recommande de rester loin des fenêtres et de se mettre à plat ventre s’il entend des tirs. Une posture qu’il a tout de suite adoptée quand il entend une deuxième déflagration aux alentours de 9h30. « Je suis resté allongé par terre un long moment, tremblant comme une feuille. Quand mon téléphone sonnait, je raccrochais et j’écrivais des messages à mes collègues sur Whatsapp. J’avais peur que la sonnerie du téléphone n’attire les assaillants », nous raconte-t-il.

Jerome Delay / AP / SIPA

Jerome Delay / AP / SIPA

Évacuation et délivrance

Vers 11h10, après plus de trois heures de terreur et de solitude, Noureddine entend frapper à sa porte : « Police ! Sortez de votre chambre ! », crie-t-on à l’extérieur. « Je me suis demandé si ce n’était pas un piège des terroristes pour m’attirer hors de ma cachette, mais très vite je me suis dit qu’il fallait bien sortir à un moment ou à un autre, alors j’ai couru vers la porte », se rappelle-t-il. Noureddine retrouve ainsi quatre éléments du groupe d’intervention malien avec tout leur attirail. Ils le placent derrière un bouclier, le somme de baisser la tête et ils dévalent ensemble les escaliers qui mènent vers la réception.

À la dernière marche, le temps s’arrête. Je me suis rendu compte que je marchais sur un cadavre, dit-il

« Je n’avais jamais eu aussi peur. Je vivais une scène de film et ça semblait interminable », raconte Noureddine. À la dernière marche, le temps s’arrête. « Je me suis rendu compte que je marchais sur un cadavre. J’ai vu un homme étendu sur le sol, gisant dans une mare de sang. Mes jambes ne me portaient plus. Je me rendais à peine compte que j’étais porté jusqu’à l’extérieur et déposé dans un véhicule des Nations – unies », se remémore-t-il.

Avec d’autres rescapés, Nouredine est conduit au Palais des Sports où ne cinquantaine de clients évacués étaient regroupés. Sur place, il sort progressivement de son état de sidération : il prévient les siens qu’il est sain et sauf et pense déjà à son retour au Maroc. « J’avais tout laissé derrière moi, y compris mon passeport. Mon vol retour était pour la nuit même et je comptais bien le prendre. Je voulais rentrer chez moi », nous explique-t-il.

« La vie est belle »

Quelques heures plus tard, Nouredine se sent un peu comme chez lui, il est entouré de Marocains, dans le bureau de l’ambassadeur du royaume à Bamako. Le cauchemar n’est pas fini pour autant : en plus de Noureddine, deux autres Marocains (dont un Maroco-Américain) avaient été évacués, mais un quatrième était toujours coincé au Radisson. Mostapha Ait Radi, c’est son nom, sortira sain et sauf de l’hôtel de la mort aux alentours de 18h quand l’assaut des forces spéciales aura pris fin. Lui aussi a pu embarquer le soir même avec ses compatriotes dans le vol à destination de Casablanca.

« Nous avons atterri à 5h45. Je suis descendu de l’avion les bras ballants, avec mon tee-shirt enfilé je ne sais comment. Le vent glacial qui soufflait sur mon corps me réconfortait dans la sensation d’être rentré en vie. Et la vie est belle », conclut Noureddine sur un ton plein de sagesse. La sagesse de ceux qui ont cru leur dernière heure arriver…

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