Sécurité

Attentats de Paris : la presse africaine rend hommage aux victimes et s’interroge sur « les racines du mal »

Scène d'hommage après les attentats de Paris.

Scène d'hommage après les attentats de Paris. © AFP

Alors que la France rendait hommage lundi par une minute de silence aux victimes des attentats de Paris du 13 novembre, les journaux du monde entier continuaient d’avoir les yeux tournés vers la capitale française. Les journalistes et éditorialistes du continent ne font pas exception, entre compassion et analyse.

Trois jours après les attentats ayant fait 129 morts à Paris, l’enquête se poursuit et l’émotion reste très vive y compris sur le continent. Et notamment au Maroc, où les autorités sécuritaires ont relevé le niveau d’alerte à son maximum. Dimanche 15 novembre, deux rassemblements ont d’ailleurs été organisés devant le Parlement à Rabat et le Consulat général de France à Casablanca en hommage aux victimes.

Munis de bougies, des dizaines de personnes, représentants de partis politiques, artistes, acteurs associatifs, journalistes et intellectuels marocains et étrangers, ont condamné la barbarie terroriste. Parmi elles, selon le média électronique Al Yaoum24, des membres de l’organisation islamiste « Al Adl wal Ihssane » (interdite officiellement mais tolérée) ont participé à ce sit-in pour prévenir tout amalgame entre musulmans et jihadistes.

La proclamation du jihad relève du ressort exclusif du grand imam

Pour leur part, les instances de l’islam officiel marocain ont vivement réagi, appelant à une meilleure définition du concept du jihad. « La proclamation du jihad relève du ressort exclusif du grand imam à qui l’islam a donné le droit exclusif de le proclamer, d’y appeler et de l’organiser. L’islam ne permet, par conséquent, à aucun individu ou groupe de proclamer le jihad de leur propre chef », rapporte le magazine Tel Quel, citant le communiqué du Conseil supérieur des oulémas, placé sous la tutelle du roi Mohammed VI.

« Une réponse à l’engagement de la France »

La presse algérienne, traumatisée par l’expérience de la guerre civile, a également exprimé son soutien. Sous le titre « Émotion partagée », l’éditorialiste du journal El Watan, Omar Belhouchet, écrit ainsi : « Les images que nous recevons sont effroyables, choquantes et inadmissibles. Elles nous replongent dans l’Algérie des années 1990, celle des années noires avec ses 200 000 victimes, mais, hélas !, sans l’élan de solidarité tout naturellement exprimé à la France ».

La France paie-t-elle le prix de son intervention en Syrie ? Pour l’éditorialiste du journal Liberté, « bien sûr, cette attaque sanglante constitue aussi une réponse à l’engagement de la France dans la lutte contre le terrorisme islamiste transnational. Mais une éventuelle « neutralité » l’aurait-elle mise à l’abri de la stratégie hégémoniste du terrorisme islamiste mondialisé ? », s’interroge-t-il encore.

La communauté arabe et musulmane va être, à nouveau, la cible de l’extrême droite française et de tous ceux pour qui l’étranger est le problème

Le Quotidien d’Oran s’inquiète pour sa part des dangers de la stigmatisation des communautés musulmanes. « Nous sommes autant concernés que les Français par ce terrible drame en raison de la présence, dans ce pays, d’une forte communauté d’origine algérienne. Tout autant que les Arabes et les musulmans, elle risque d’être mal vue et stigmatisée pour des crimes qu’elle condamne et rejette sans la moindre ambiguïté. Elle va être, à nouveau, la cible de l’extrême droite française et de tous ceux pour qui l’étranger est le problème ».

« Le terrorisme s’enracine dans l’ignorance »

En Tunisie, le journal électronique Business News a quant à lui publié une caricature, signée Imed Ben Hamida, montrant la Tour Eiffel décapitée et entachée de sang. Ce dessin symbolise le double traumatisme vécu par les Tunisiens le vendredi 13 novembre, alors qu’un jeune berger de 16 ans a été ce même jour décapité par des jihadistes armés dans la province de Sidi Bouzid, créant une large indignation dans le pays.

Les recruteurs de kamikazes préfèrent les ignares, car l’ignorance facilite l’embrigadement

« Le terrorisme s’enracine dans l’ignorance », estime à son tour le site Kapitalis. « Les recruteurs de kamikazes préfèrent les ignares, car l’ignorance facilite l’embrigadement. Aussi la lutte contre le terrorisme passe-t-elle par l’éducation », peut-on-on également lire, dans une tribune publiée sur ce site.

« C’est l’humanité, dans sa globalité, qui a été ciblée »

En Afrique subsaharienne, l’émotion est toute aussi forte. « Il s’agit particulièrement d’un devoir de mémoire pour le Mali, où la France est toujours engagée dans la lutte contre le terrorisme depuis janvier 2013 », écrit notamment Le Républicain, à Bamako, imité par ses confrères du Sahel, au Niger, qui reprennent les déclarations de Mahamadou Issoufou.

« Parce qu’il est si pernicieux, le terrorisme est un défi permanent à toutes les nations du monde et je tiens à saluer l’engagement courageux et volontaire du gouvernement français, dont les actions concluantes ont permis de mieux le combattre, aussi bien en France que dans d’autres théâtres où son aide a été opportunément sollicitée », affirme le président nigérien.

« Bien entendu, l’Afrique, dont de nombreux États entretiennent des rapports stratégiques avec le pays des lumières, n’est pas en reste », résume, en Guinée, le site Internet Ledjely.com, qui décrit encore « un élan de solidarité unanime résultant du fait qu’au-delà d’un pays, c’est l’humanité, dans sa globalité, qui a été ciblée. »

Une « France toujours en état de choc »

En Côte d’Ivoire, Fraternité Matin revient également en une, lundi 16 novembre, sur une « France toujours en état de choc », trois jours après le drame, en illustrant ses propos d’une photo des rassemblements citoyens ayant eu lieu à Paris dimanche 15 novembre.

Le Patriote fustige quant à lui « La bêtise humaine », reprenant les mots d’Alassane Ouattara : « Par cet acte barbare, c’est le monde entier qui est atteint ».

Titres de la presse ivoirienne le 16 novembre.

Quant à L’Intelligent d’Abidjan se fait également l’écho des mots du président ivoirien en une, tout en reprenant les déclarations du chef de l’État nigérian, Muhammadu Buhari, appelant à « mettre rapidement au fléau du terrorisme international » ou de son homologue kényan, Uhuru Kenyatta, pour qui « notre humanité commune a été attaquée ».

 « Il ne s’agit pas de manifester un amour ou un attachement à la France, il s’agit simplement d’un acte d’humanité »

« Ces actes ont été commis par des barbares qui ne représentent aucunement l’islam », a quant à lui insisté Habib Sylla, président du Haut conseil des Maliens de l’extérieur, cité dans Gabonactu.com, qui reprend également les propos d’Ali Bongo Ondimba.

« Aujourd’hui, c’est tout le Gabon qui est solidaire de la France. Nous luttons contre le terrorisme aux côtés de ce pays ami depuis longtemps », a déclaré le président gabonais, mettant en avant « la nécessité de poursuivre le combat pour la liberté et la sécurité du monde ».

Ce qui est arrivé aux victimes pouvait arriver à n’importe qui

Le quotidien Le Soleil, au Sénégal, ne dit pas autre chose, en rappelant l’engagement de Macky Sall dans « une lutte concertée contre le terrorisme », alors que l’émotion a gagné la Terenga. « Ils ont choisi de tuer, de tirer dans une foule paisible, innocente, sans défense. Ce qui est arrivé aux victimes pouvait arriver à n’importe qui, comme à ces deux Sénégalaises, assises paisiblement dans un restaurant de la rue Charonne pour un dîner », écrit ainsi Madiambal Diagne dans Le Quotidien.

« On attend aussi qu’au Sénégal des voix s’élèvent pour dire leur désapprobation de ce qui s’est passé à Paris.  Il ne s’agit pas de manifester un amour ou un attachement à la France, il ne s’agit pas non plus de donner la moindre caution à la politique d’un Macky Sall ou d’un François Hollande, il s’agit simplement d’un acte d’humanité », poursuit l’éditorialiste.

« Jamais le remède sécuritaire ne pourra suffire »

Le quotidien Le Pays au Burkina tente pour sa part de dépasser l’émotion. « Le monde entier a intérêt à se réveiller ici et maintenant pour apporter à l’État islamique la réplique la plus appropriée », explique le journal. Un des actes « à poser », estime-t-il, « devrait consister, pour l’Occident, à faire son mea culpa, suite à ses interventions guerrières et sans service après-vente, en Irak et en Libye, sous prétexte d’y implanter la démocratie en cassant du dictateur ».

« Aujourd’hui, à l’analyse, on peut aisément se rendre compte qu’ils ont ouvert une boîte de Pandore d’où est sorti un monstre qui ne connaît pas de frontières dans la diffusion de son manifeste politique selon lequel « le paradis est à l’ombre de l’épée » », conclut-il.

Une société française de plus en plus fragmentée, incapable de définir la laïcité, le vivre-ensemble ou la République

Toujours au Burkina, L’Observateur Paalga livre également son analyse d’« une société française de plus en plus fragmentée, incapable aujourd’hui de définir la laïcité, le vivre-ensemble ou la République (…). Il ne s’agit bien sûr aucunement de justifier l’injustifiable, mais de comprendre pourquoi la France fournit aujourd’hui le premier contingent de combattants européens à l’organisation État islamique. Car jamais le remède sécuritaire ne pourra suffire à traiter les racines du mal », ajoute le quotidien.

« La France a le choix »

Enfin, en Afrique du Sud, pour l’ethnologue Durukan Kuzu, relayée par le Mail and Guardian : « Les Français doivent réfléchir sur les politiques identitaires qui sont de plus en plus influentes dans leur pays et se confronter de toute urgence à ce qui a partiellement contribué à l’extrémisme religieux ».

La réponse française ne peut se résumer à une fermeture des frontières

Et de conclure : « La réponse française ne peut se résumer à une fermeture des frontières. (…) La France a le choix de montrer au monde qu’elle se tient toujours debout derrière sa devise : Liberté, Égalité, Fraternité ».

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