Économie

L’Afrique face à l’immigration digitale

Jean-Patrick Ehouman est un entrepreneur de l’internet en Afrique, fondateur de AllDenY et de Akendewa. Le nouvel eldorado pour les éditeurs de logiciels (applications y compris) est sans aucun doute l’Afrique. L’environnement, les habitudes et les comportements des Africains sont tellement différents de ceux de l’Occident qu’il est presque impossible d’imposer un logiciel/application européen sans adaptation. Dans la plupart des cas, il y a même besoin de refaire les choses en tenant compte des réalités locales.

Mis à jour le 18 juin 2012 à 17:54
Jeune Afrique

Par Jeune Afrique

Jean-Patrick Ehouman © Julien Pantaleo/Ultravisible.fr

La révolution digitale et technologique est bel et bien en marche en Afrique. C’est ainsi que depuis quelques années, les États africains reçoivent de plus en plus de propositions de ces éditeurs européens, américains ou asiatiques. Il n’est désormais pas rare de voir de jeunes diplômés américains qui décident de tenter « l’aventure africaine» en tournant le dos à la Sillicon Valley. Certaines entreprises occidentales n’hésitent pas à parier sur l’Afrique en décidant de concentrer une grosse partie de leur activité su le continent. C’est le cas de RIM (Blackberry) qui a récemment lancé une antenne de R&D au Nigeria.
Colonisation digitale ?
En Afrique, on a tendance à penser que ce qui vient d’Europe est meilleur.
Pour tirer le meilleur de cette révolution numérique en Afrique, les dirigeants devraient éviter la « colonisation digitale ».
« Éviter la colonisation digitale », ce n’est pas empêcher les étrangers de s’implanter. Bien au contraire. « Éviter la colonisation digitale », c’est avant tout mettre en place des politiques incitatives en faveur des ingénieux locaux. Ces « ingénieux locaux » pouvant être des immigrés.
Ce serait une grosse erreur de vouloir compter uniquement sur le savoir-faire technologique des occidentaux. En Afrique, on a tendance à penser que ce qui vient d’Europe est meilleur. Pour cette révolution technologique, il faut rompre avec ces idées reçues et prendre le temps de voir ce que proposent les locaux. Les logiciels/applications ont besoin de coller au maximum aux habitudes des utilisateurs. Et il faut donc s’appuyer sur des personnes qui connaissent et surtout qui ont ces habitudes. L’apport des nouveaux immigrés est important mais il faut garder à l’esprit que ces derniers ne sauront pas forcément ce qu’attendent réellement les populations.
Rien de durable ne se fera sans les locaux
Qui mieux qu’un « ingénieux local » pourra produire le meilleur système informatique bancaire pour l’ Afrique ? Ce n’est certainement pas un ingénieur de Google basé à Mountain View. Nos gouvernants doivent donc rester lucides face à ce changement qui est en train de se mettre en place. Ils doivent comprendre que l’innovation, fût-elle technologique, viendra des personnes qui en savent le plus sur les futurs utilisateurs et leurs habitudes.
Par quoi commencer ?
La première étape de ce long processus consisterait pour ces États africains à mettre en place le nécessaire pour la gestion optimale de la propriété intellectuelle. Pour la plupart de ces États, les textes de loi existent déjà. Il s’agit donc maintenant de :
• rendre accessible les informations sur la propriété intellectuelle ;
• facilliliter l’enregistrement de travaux digitaux ;
• s’appuyer sur les acteurs déjà présents pour créer des lois spécifiques.
Ces mesures aideraient à s’affranchir du syndrome de la duplication abusive de contenu, syndrome dont semblent souffrir les principaux portails de certains pays. En Côte d’Ivoire, par exemple, la communauté web est montée au créneau il y a quelques mois lorsqu’un journal local avait délibérement repris l’article d’une blogueuse dans son intégralité.
Former et encourager
C’est aux systèmes infomatiques de s’adapter aux habitudes des hommes et non l’inverse.

La formation reste un élément primordial pour arriver à faire produire des solutions logicielles aux « ingénieux » locaux. Il ne s’agit pas de formation académique, mais de sessions pratiques qui permettent aux participants de prendre en main des concepts ou technologies en très peu de temps.

Aussi, il faudra songer à mettre en place des initiatives pour encourager les ingénieux locaux qui produisent ou décident de produire des applications/logiciels utiles.
Si les États africains ne prennent pas la responsabilité d’engager nos ingénieux locaux dans la création de solutions digitales correspondant à nos réalités, ils seront responsables d’une Afrique dans laquelle les systèmes informatiques ne fonctionneront pas correctement. Car c’est à ces systèmes de s’adapter aux habitudes des hommes et non l’inverse.
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