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Cet article est issu du dossier «Le Cameroun sort de ses frontières»

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Économie

Cameroun : de l’inertie à la mobilité

L'axe Douala-N'Djamena-Bangui est en cours d'aménagement (ici près de Bertoua). Renaud Vandermeeren/Jaguar ©

Pour en finir avec sa crise de croissance, le pays doit combler son énorme retard en infrastructures. Les projets prennent enfin corps. Principal secteur ciblé, celui des transports.

C’est tout un symbole. Il est à peine 8 heures du matin à Douala et l’unique pont qui, depuis les années 1950, enjambe le fleuve Wouri est embouteillé. Un peu plus tôt, un poids lourd a éparpillé ses balles de coton sur la chaussée. Les camions bondés de conteneurs vont mettre plus de trois heures pour parcourir les 15 km qui séparent la zone industrielle de Bonabéri, où sont concentrées les plus grandes entreprises de la ville – et donc du pays -, du port de Douala, porte maritime du Cameroun et de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac). Un véritable goulet d’étranglement, « qui fait peser une menace inacceptable sur les activités et les échanges commerciaux de la sous-région », s’emporte l’un des principaux opérateurs de la place, qui met en cause « l’immobilisme des pouvoirs publics ».

Le coût du complexe portuaire de Kribi est estimé à 10 milliards d’euros.

Ces derniers ont pourtant décidé de passer à l’action, et le deuxième pont sur le Wouri, si souvent promis, devrait être terminé en 2015. L’opacité dans l’attribution des marchés publics a certes retardé le démarrage des travaux (initialement prévu en février dernier, ils commenceront début 2013), mais les études de faisabilité ont été réalisées, et, plus important encore, le financement de 185 millions d’euros a pu être bouclé grâce à un prêt de 100 millions d’euros accordé par l’Agence française de développement (AFD). Douala, qui voit chaque jour 80 % de ses approvisionnements en tout genre traverser le fleuve, va pouvoir respirer.

La construction de ce pont figure en bonne place dans la liste des grands projets structurants identifiés dans le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE 2010-2020), complété depuis par le plan Cameroun, Vision 2035 – car c’est en 2035 que le pays compte accéder au statut de pays émergent. Le gouvernement entend notamment faire passer le produit intérieur brut (PIB) par habitant de 1 200 dollars (926 euros) en 2011 à 3 900 dollars en 2035, à un rythme de croissance moyen de 5,5 % par an… Pour y parvenir, il n’a d’autre choix que de s’équiper des infrastructures qui manquent cruellement au pays et qui, selon les projections des économistes, permettraient de gonfler le PIB de 4,5 points. Outre les grands chantiers énergétiques (lire p 84-85) et de télécommunications (lire ci-contre), le principal secteur ciblé est celui des transports, dans ses différents modes.

Trait d’union

Coupé en deux faute d’un réseau routier performant entre le sud et le nord du pays, mal connecté à ses voisins, le Cameroun « ne peut tenir le rôle de trait d’union entre l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest auquel sa position géographique lui permet de prétendre », estime un expert de la Banque africaine de développement (BAD) à Yaoundé. L’institution financière fait partie des bailleurs de fonds les plus présents sur le dossier routier, avec en ligne de mire « la densification du réseau intérieur, pour notamment désenclaver les zones agricoles, ainsi que la connexion du Cameroun aux autres pays, afin de renforcer l’intégration régionale », explique Samba Tounkara, chargé de programme pour la BAD.

Trois axes majeurs sont en cours d’aménagement, qui seront livrés à partir de 2015, pour un montant total de près de 300 millions d’euros : le premier au départ de Douala vers N’Djamena et Bangui, le deuxième vers le Nigeria et le troisième entre Yaoundé et Brazzaville. Ces corridors doivent être complétés par un réseau de routes secondaires « favorisant le développement économique et social des populations locales », précise Samba Tounkara.

Parallèlement, l’État a engagé d’autres projets, parmi lesquels la construction de l’autoroute Douala-Yaoundé, dont le chantier doit démarrer avant la fin de l’année. Début mars, le gouvernement a obtenu un prêt de 367 millions d’euros de China Exim Bank pour le financement d’une première tranche de 80 km au départ de Douala. Deux lots restent à distribuer pour la réalisation de cette route de 215 km (à deux voies dans chaque sens), dont le coût total est estimé à plus de 750 millions d’euros.

Selon les économistes, ces équipements devraient permettre de gonfler le PIB de 4,5 points.

Pour le volet ferroviaire, le gouvernement camerounais a dévoilé en février son nouveau plan de développement, avec la réalisation en deux phases de 3 500 km de voies, qui viendront compléter le réseau existant à l’horizon 2020. L’investissement, estimé à 22,8 milliards d’euros, est assuré par la Chine et l’État camerounais à travers un partenariat public-privé. S’y ajouteront ensuite des travaux soutenus par la BAD, pour étendre le réseau jusqu’à N’Djamena et à la frontière soudanaise, puis, à plus long terme, vers Bangui.

Kribi, tête de pont

En matière d’infrastructures, le grand projet camerounais reste la construction du complexe portuaire de Kribi. Le port en eau profonde prévu à l’origine est aujourd’hui devenu « le premier projet industriel de la Cemac », selon Patrice Melom, coordinateur du dossier au sein de la Société nationale d’investissement (SNI).

D’un montant global de 10 milliards d’euros, selon les dernières estimations du gouvernement (en mars), le projet comprend donc un port en eau profonde – devant être réalisé d’ici à 2040 – qui pourra accueillir des navires d’un tirant d’eau de 16 m et d’une capacité maximale de 100 000 tonnes. Il comprend en outre le développement, sur 26 000 ha, d’une zone industrielle et d’une ville nouvelle de 100 000 habitants. La première phase des travaux, d’un montant de 430 millions d’euros – dont 315 millions prêtés par China Exim Bank -, a été confiée à China Harbour Engineering Company et lancée en février pour une livraison prévue en 2014. Elle porte sur le dragage du chenal d’accès à 18 m de profondeur, la construction d’une digue de 3 km de long pour protéger les futurs bassins et celle d’un terminal à conteneurs d’une capacité annuelle de 400 000 conteneurs équivalent vingt pieds (EVP, unité correspondant à environ 38,5 m3), pour lequel Bolloré Africa Logistics s’est déjà positionné.

5500 kilomètres de câbles sont déjà installés au Cameroun

Viendront ensuite un terminal pour l’aluminium, visant un trafic annuel de 1,5 million de tonnes d’alumine et dont la construction est confiée à Rio Tinto Alcan ; un terminal hydrocarbures d’une capacité de 3 millions de tonnes par an, financé par l’armateur Camship et la Société camerounaise des dépôts pétroliers (SCDP) ; ainsi qu’un appontement consacré au fer, pour évacuer le minerai extrait par Cam-Iron du gisement de Mbalam, situé à 450 km à l’est et qui doit être relié au port par voie ferrée. Le complexe industriel accueillera d’autres équipements structurants, dont la centrale thermique de Kribi Power Development Corporation, en cours de construction, ou le projet d’usine de liquéfaction de gaz naturel qu’étudient la Société nationale des hydrocarbures (SNH) et le français GDF Suez.

En tant que port minéralier et plateforme de transbordement pour la sous-région, Kribi prendra le relais du port de Douala, régulièrement confronté à des problèmes d’ensablement de son chenal, et entrera en concurrence directe avec ceux de Pointe-Noire (Congo) et de Malabo (Guinée équatoriale) pour, l’espère Patrice Melom, « devenir la nouvelle porte d’entrée de la Cemac ».

Opération haut débit

Le réseau de fibre optique Central Africa Backbone se déploie. Le Cameroun et le Tchad sont désormais interconnectés.

Depuis la mi-mars, le Cameroun est officiellement relié au Tchad par une connexion haut débit à fibre optique. Cinq ans après son adoption par les chefs d’État de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), le programme Central Africa Backbone (CAB) se déploie, soutenu à hauteur de 165 millions d’euros par la Banque mondiale. « L’objectif est de combler le trou noir de l’Afrique », explique Jérôme Bezzina, chargé du projet à Yaoundé pour l’institution de Bretton Woods.

Il s’agit donc de développer un réseau de 2 660 km entre les points d’atterrissement des différents câbles sous-marins sur le littoral et les dix pays de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (Ceeac, qui regroupe l’Angola, le Burundi, la RD Congo, São Tomé e Príncipe ainsi que les six pays de la Cemac), auxquels s’est joint le Niger, et de le raccorder, à terme, à l’Eastern Africa Submarine Cable System (Eassy) via le réseau soudanais.

Pipeline numérique. Connecté depuis Douala au câble sous-marin SAT-3, en attendant l’arrivée de l’Africa Coast to Europe (ACE) à Kribi et du West Africa Cable System (WACS) à Limbé, le Cameroun s’appuie sur les 1 000 km de câbles à fibre optique posés le long du pipeline Tchad-Cameroun, qui lui ont permis de développer son propre réseau de 5 500 km à travers les dix régions du pays. O.C.

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