Vie des partis

Tunisie : Nidaa Tounes, le début de la fin ?

Mohsen Marzouk et Hafedh Caïd Essebsi. © Sofia Barakat pour J.A. / AFP / Montage J.A.

Le parti Nidaa Tounes (« l’Appel de la Tunisie ») est au bord de l'implosion, déchiré par la rivalité entre son secrétaire général, Mohsen Marzouk, et le fils du président, Hafedh Caïd Essebsi. La division de la première formation politique à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) remet profondément en cause les équilibres politiques du pays.

Fondé en 2012 par Béji Caïd Essebsi, actuel président de la République, Nidaa Tounes est un parti composite qui rallie aussi bien des courants issus du milieu syndical et de la gauche que des transfuges du monde des affaires et du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), ancien parti de Ben Ali. Avec une position libérale revendiquant l’héritage de Bourguiba, le parti s’était positionné comme hostile au projet islamiste, ce qui lui avait valu de remporter les élections générales de 2014.

Mais cette victoire n’a pas suffi à endiguer les dissensions internes et la création de deux clans, l’un soutenant Mohsen Marzouk, le secrétaire général du parti, l’autre Hafedh Caïd Essebsi, fils du fondateur du parti devenu président de la République en 2014. Contrairement au premier, le second approuve la politique du chef du gouvernement, Habib Essid, et l’alliance avec les islamistes d’Ennahdha. Les désaccords entre les deux camps se sont désormais envenimés au point que de nombreux observateurs estiment que le point de non retour a été franchi. Explications.

Les rivaux : Mohsen Marzouk et Hafedh Caïd Essebsi

Tous deux sont de nouveaux venus en politique. L’ex-conseiller du chef de l’État à Carthage, Mohsen Marzouk (50 ans), a largement contribué à la victoire de son parti aux législatives et à celle d’Essebsi à la présidentielle. Un an plus tard, l’ancien militant de gauche, apprécié des Américains, n’est plus l’homme fort de Nidaa Tounes, même s’il en est devenu, en mai 2015, le secrétaire général avec pour consigne de remettre de l’ordre dans ses structures, prises en main par le clan de Hafedh Caïd Essebsi.

Pas moins de 30 députés menacent de quitter le bloc parlementaire de Nidaa Tounes

En cause : la montée en puissance de Hafedh Caïd Essebsi, 53 ans, qui brigue ouvertement la tête du parti. Sans passé politique particulier, celui qui est considéré comme un simple « fils de » par ses détracteurs est largement soutenu par d’anciens membres du RCD tels que Raouf Khamassi, et par des personnages à la réputation controversée dont le député Khémaïs Ksila et les hommes d’affaires Chafik Jerraya et Nabil Karoui, propriétaire de Nessma TV. En avril 2014, il avait tenté de passer en force pour prendre la direction de Nidaa Tounes mais avait dû rapidement mettre un bémol à ses ambitions, campagne électorale oblige. Aujourd’hui, il redonne de la voix pour écarter l’aile gauche de Nidaa Tounes et imposer un courant RCDiste favorable à une alliance avec les islamistes.

L’élément déclencheur de la crise actuelle

Le 1 er novembre, des hommes armés de bâtons empêchent la tenue d’une réunion du bureau exécutif de Nidaa Tounes à Hammamet. Il n’en fallait pas plus pour que Hafedh Caïd Essebsi, qui ne voyait pas cette réunion d’un bon œil, soit aussitôt surnommé « Baby Doc » et que ses sbires présumés soient considérés comme des tontons macoutes. Les insultes fusent des deux côtés, la « guerre » entre clans est désormais déclarée, avec pour enjeu la direction du parti qui se jouera lors du Congrès reporté depuis des mois et maintenant prévu en décembre 2015.

Le silence du chef

Béji Caïd Essebsi est régulièrement intervenu en coulisses pour tenter d’aplanir les rivalités et obtenir un semblant de paix. Certains lui reprochent cependant d’avoir laissé la crise s’installer, par son refus de prendre fait et cause pour l’un des deux camps. Mais à sa prise de fonction, il avait prévenu que sa position l’obligeait à être au-delà des partis, qu’il n’interférerait pas dans les affaires de Nidaa Tounes et se tiendrait à égale distance de toutes les formations. Le président de la République s’y tient mais n’est pas compris par ses électeurs qui considèrent que la formation a grandi trop vite sans basses solides. « Nidaa, c’est Béji ; sans Béji, il n’y a plus de Nidaa », résume un déçu.

Quelles conséquences pour l’avenir de la Tunisie ?

Aujourd’hui, pas moins de 30 députés menacent de quitter le bloc parlementaire de Nidaa Tounes, actuellement majoritaire avec 86 sièges. En se divisant, le parti permettrait à Ennahda (69 députés) de revenir au premier rang en l’absence d’une coalition politique plus importante à l’Assemblée des représentants du peuple. Cela impliquerait un changement de gouvernement et surtout de cap dans la conduite du pays d’autant que la nouvelle Constitution oblige les députés à procéder à une large refonte du corpus législatif. Quoi qu’il en soit, la crise actuelle a fait perdre à Nidaa de sa popularité. Et ceux qui l’ont élu en pensant que le parti représentait un rempart contre les islamistes en sont désormais pour leurs frais.

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