Société

Afrique du Sud : quand les étudiants renvoient l’ANC à ses fondamentaux

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Politologue au Public Affairs Research Institut à Johannesburg.

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Des étudiants manifestent devant l'Union Buildings, à Pretoria, le 23 octobre. © Themba Hadebe / AP / SIPA

Une phrase écrit par Frantz Fanon en 1961 résume à elle seule la tension qui régnait la semaine dernière dans les amphithéâtres sud-africains : « Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ».

Deux générations n’ont cessé de s’affronter depuis une semaine, au Parlement du Cap, devant le siège historique de l’ANC à Johannesburg, ou sur les parterres fleuris du palais présidentiel. Depuis une semaine une nouvelle génération de « nés libre » rappelle à qui veut l’entendre que l’ANC a trahi sa mission.

Dans une nation Arc-en-Ciel en plein doute, c’est l’instrument le plus fonctionnel de la mobilité sociale qui était mis en danger par la baisse des subventions étatiques allouées aux universités. Une institution très loin d’être accessible à tous mais qui depuis vingt ans maintenant reste le moyen d’ascension sociale le plus sûr dans un pays ou 45% de la population vit sous le seuil de pauvreté et ou un jeune sur deux pointe au chômage.

En mars dernier déjà, le très symbolique déboulonnage de la statue de Cecil Rhodes avait largement contribué à ébranler les fondations idéologiques du régime

À travers la colère des étudiants se lit l’essoufflement du modèle de transition prôné par le pouvoir en place depuis 1994. En mars dernier déjà, le très symbolique déboulonnage de la statue de Cecil Rhodes avait largement contribué à ébranler les fondations idéologiques du régime. Le gouvernement était débordé sur sa gauche par une génération dite « née libre » qui réclamait alors plus de transformation.

Choc de générations

S’affichant directement dans la continuité de la génération Soweto 76 qui avait déjà en son temps surpris une ANC exilée en Zambie et au Mozambique, cette génération 2010 n’as plus peur de défier les glorieux monuments de la lutte aujourd’hui largement engraissés par 20 ans de pouvoir. L’heure n’est plus à l’attente mais a la course, dans un pays où chacun voit jour après jour diminuer ses chances d’ascension sociale.

Il n’aura fallu que quelques jours pour que le mot d’ordre de « 0% d’augmentation des frais de scolarité » se transforme en un manifeste pour l’éducation gratuite pour tous, du primaire au supérieur, recentrant par là même le débat sur cette vieille revendication de l’ANC, de l’époque de l’apartheid.

Et pour cause, en matière d’accès à l’éducation, l’Afrique du Sud fait figure de mauvaise élève. On estime à près de 7 500 dollars les frais moyens engagés par les étudiants pour une année universitaire soit autour de 37 000 dollars le diplôme d’ingénieur ou de comptable. De tels tarifs s’expliquent simplement : le pays n’investit que 0,8% de son PIB dans l’éducation supérieure, quand le seuil pour les pays du sud tourne entre 2% et 2,5%. Dans un tel contexte, les étudiants ne pouvaient que finir par défier leurs glorieux aînés.

Application de la charte de 1955

Jeudi 22 octobre 2015 restera une date importante pour le pays. Près de 2 000 étudiants assis devant le siège historique de l’ANC ont obligé son secrétaire général à descendre écouter leurs revendications. Entonnant les chants de 1976, ils en appellent à l’application stricte de la charte de la liberté votée par le parti en 1955 : éducation libre pour tous, redistribution des terres aux profils des plus pauvres, sécurité sociale pour tous. Le symbole est fort.

Le deuxième homme le plus puissant du pays est réduit au silence, le moment est surréaliste

Contraint de descendre dans la foule, le secrétaire général écoute sans avoir l’autorisation de parler. Le deuxième homme le plus puissant du pays est réduit au silence, le moment est surréaliste. Le lendemain, les étudiants tiennent en siège l’Union Buildings, desquels, pour la première fois, le président Jacob Zuma s’exprime : il annonce la suppression des augmentations de frais universitaire.

Fin de la partie ? Peut-être pas. Plus qu’une simple défiance face à un pouvoir qui s’ankylose, la génération 2015 a ouvert une formidable séquence d’espoir pour le pays. En redéfinissant les termes du débat politiques, elle a mis le gouvernement face à ses carences. Originellement limitée à l’enceinte même de l’université, cette génération d’étudiants a réussi à prendre la rue, transformant par là même une revendication quasi-corporatiste en un débat sociétal prioritaire. La génération 1976 avaient surpris l’ANC alors en exil depuis près de 15 ans, mis le pays sous le feu des projecteurs, et amorcé une accélération de la lutte armée rendant alors le pays ingouvernable. En 2010 le pouvoir a su répondre à temps, mais il y a fort à parier que l’affrontement entre ces deux générations ne fait que commencer.

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