Économie

Que faut-il penser du classement « Choiseul 100 Africa » ?

Par

Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Cameroun.

Le NIgérian Igho Sanomi est le PDG du conglomérat Taleveras. Il occupe la tête du classement des Leaders économiques de demain publié par l'institut Choiseul. © DR

Le sérieux de l’Institut Choiseul l’honore. Voilà, ce qui est rare, un think-tank dont les desseins sont nobles et la production de haute tenue.

Son dessein est de « favoriser la performance et le rayonnement des institutions publiques et des entreprises françaises sur la scène internationale ». Ce « véritable advocacy center » se « déploie partout où l’influence de la France est remise en question ».

Il faut croire qu’elle l’est en Afrique, car l’organisation s’y déploie bruyamment depuis deux ans par le véhicule de ce qu’il faut bien appeler son produit d’appel : le « Choiseul 100 Africa », classement des « jeunes dirigeants africains de 40 ans et moins, appelés à jouer un rôle majeur dans le développement économique du continent dans un avenir proche »

Ah, oui, elle a beau porter le nom d’un Comte né à l’aube du 18e siècle, l’organisation n’en reste pas moins en phase avec son temps. Elle enfourche la mode des classements, tendance bien de l’époque !

Sauf que le sien, faut-il le dire, porte la marque de la distinction. Là où les classements concurrents sont bâclés, le sien, réalisé dans une « indépendance » dont les entreprises à but non lucratif Yves Rocher, Necotrans, Roland Berger, Louvre Hotels Group sont les valeureux garants (voir le Communiqué de presse de « l’étude annuelle inédite »), résulte d’un effort méticuleux « sur plusieurs mois » ; là où les classements concurrents sont réalisés par des plumitifs ignares, le sien porte la précieuse empreinte des « nombreux experts et spécialistes du continent », ce qui rassure le citoyen africain ! Là où les classements concurrents ne sont que cela, de simples classements, le sien boxe dans la catégorie de « l’étude ambitieuse qui dresse un état des lieux des forces vives de l’économie africaine ».

« Activité bouillonnante »

Dois-je rajouter que là où les classements concurrents déçoivent, le sien tient toutes ses promesses ? S’il existe une raison d’espérer dans le continent, dont le président de ce « véritable éditeur d’influence » qu’est l’institut nous apprend, dans un éditorial savoureux (disponible sur le site de l’organisation), que « l’activité est bouillonnante », « qu’il sort peu à peu de sa dépendance à l’égard des matières premières et se diversifie rapidement, se tournant vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée », que – divine surprise ! -, « une classe moyenne émerge parallèlement, qui est avide de consommer des produits qui étaient réservés, jusque-là, à une toute petite élite », que sa « formidable dynamique est associée à l’émergence concomitante d’une jeune classe de dirigeants économiques (…), que ces jeunes leaders portent l’avenir de leur continent », etc… s’il existe une raison d’espérer, dis-je, dans ce continent-là, alors elle réside dans ce classement.

Chaque petit Africain, peu importe sa souche sociale, peut s’élever socialement à la seule force de son mérite. Que les Cassandre se repentent ou se taisent à jamais.

L’espoir est en effet le sentiment qui m’envahit à la lecture des noms de la progéniture, ô combien méritante, de certains dirigeants du continent dont plusieurs ONG, activistes et hommes politiques (issus pour beaucoup du pays dont l’Institut souhaite préserver l’influence) contestent régulièrement, et avec véhémence, le mérite. Ce qui, disons-le, n’a en soi aucune valeur.

Le rêve africain s’incarne dans ces brillants sujets qui viennent rappeler une évidence trop souvent passée sous silence : chaque petit Africain, peu importe sa souche sociale, peut s’élever socialement à la seule force de son mérite. Que les Cassandre se repentent ou se taisent à jamais.

La mémoire de l’Histoire

Les arguments sur la corruption des systèmes, l’accaparement des ressources par une minorité, les structures dynastiques, l’imbrication douteuse du business et de la politique ont été ramenés à ce qu’ils sont : de piètres excuses énoncées par des médiocres. Jeunes africains pauvres et dépourvus de réseaux, inspirez-vous donc des nombreuses personnalités présentées dans ce classement qui, parties de rien, ont atteint les sommets : tra-vai-llez ! Prenez de la peine…

J’écrivais récemment que le « drame des nations jeunes est qu’elles n’ont pas la mémoire de l’Histoire ». J’avais évidemment en tête les pays africains.

Étienne François de Choiseul était un homme d’État français suffisamment important sous l’Ancien Régime pour qu’une littérature considérable lui fût consacrée, insuffisamment pour que celle-ci fît consensus. Cela importe peu, en définitive. La chose suivante ne souffre aucun doute, et c’est elle qui compte : Choiseul incarna un pays conquérant, redoutablement pragmatique, avide de grandeur. Pour ceux d’entre nous pour qui tout est politique, et d’abord ce qui n’en a pas l’air, et pour qui priment l’intérêt du peuple d’Afrique, c’est à cette aune, aussi, qu’il faut examiner ce classement. Avec circonspection.

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