Hommage à un pionnier, le général Mathieu Kérékou

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Adébissi Djogan est président d'Initiative for Africa.

Mathieu Kérékou (centre) entouré de ses homologues sud africain, Thabo Mbeki, et tchadien, Idriss Déby Itno, le 3 décembre 2005 à Bamako, au Mali. © MICHEL EULER/AP/SIPA

« L’homme politique regarde à la prochaine élection là où l’Homme d’État regarde à la prochaine génération ».

Cette célèbre boutade du théologien américain du XIXe siècle, James Freeman Clarke, décrit avec une éclatante justesse l’itinéraire politique d’exception du général Mathieu Kérékou qui nous a quittés, il y a quelques jours. Premier homme politique africain à la fois révolutionnaire et démocrate, le général-président laisse à notre génération, un héritage à la fois immense et éclairant face aux défis de notre temps.

On ne soulignera jamais assez l’audace et l’avant-gardisme du président Mathieu Kérékou. Dans un contexte où autocratie, patrimonialisation du pouvoir, mépris du peuple faisaient loi partout en Afrique, le général entendit l’appel de son peuple, excédé par 19 années de marxisme-léninisme, en convoquant la conférence nationale de février 1990.

Cette conférence exceptionnelle, une première historique en Afrique, s’ouvre par un acte d’une puissance politique inédite : le général déclare la conférence nationale « souveraine ». Avec honnêteté, humilité et sagesse, le président Kérékou reconnaît les torts des innommables et abominables années dont sortait le pays. Au-delà de l’accession à ce que les Béninois appellent avec une malicieuse fierté le « renouveau démocratique », ce que cette conférence inaugure par-dessus tout, c’est ce que le Dr Eboussi Fabien Boulaga va appeler « le crédit mutuel, la réciprocité et la mutualité des droits et des devoirs, les exigences qui justifient la politique et lui donnent sens » ; en un mot : la nation. Et le général est le père fondateur de la nation béninoise moderne.

Au tribunal de l’Histoire, l’autocratie, la prédation et l’irresponsabilité politique sont des griefs imprescriptibles

Là où hier, l’attitude accaparatrice de nos leaders a fait avorter la duplication de cette expérience béninoise réussie ailleurs en Afrique, l’honnêteté et le sens de la responsabilité politique de ce pionnier doivent inspirer ceux qui aujourd’hui, aspirent, à laisser leurs noms à la postérité. Au tribunal de l’Histoire, l’autocratie, la prédation et l’irresponsabilité politique sont des griefs imprescriptibles.

L’alternance politique et la démocratie ne sont pas des importations européennes

Aux doctes esprits qui hier mais sans doute plus encore aujourd’hui, rivalisent d’intelligence et d’imagination pour donner un contenu à une démocratie africaine qui reposerait sur une forme d’élasticité des principes constitutionnels, le général Mathieu Kérékou indique que la démocratie, c’est d’abord et avant tout le respect du peuple. Toute révolution, développement, transformation sociale, refondation, changement, émergence qui se fait sans le peuple se fait contre lui.

A fortiori, toute gouvernance politique qui se fait à coup de baïonnettes est fondamentalement inique, définitivement illégitime, absolument anti-démocratique. Aucune des arguties qu’on entend ici ou là sur notre stade de maturité politique, les éternels chantiers économiques à achever, le besoin de « stabilité politique » ou encore le prétendu impérialisme politique de l’Occident ne peuvent masquer l’avidité de pouvoir de ceux qui transigent avec ces vérités pourtant simples.

L’alternance politique, le respect des principes constitutionnels, la souveraineté du peuple ne sont pas des inventions européennes. Ils sont au contraire, une nécessité politique pour édifier des fondements solides à des économies émergentes et prospères ; ils sont aussi une nécessité historique pour assurer une citoyenneté inclusive, garante du vivre-ensemble. Il est temps qu’en Afrique, les peuples soient respectés et que partout où grondent les masses, exaspérées par l’illusion de démocratie qui ici, prend la forme d’un plébiscite à peine déguisé, là-bas le visage hideux d’élections truquées, plus loin l’apparence honteuse de la manipulation politique, ces vacarmes soient entendus. Le général Kérékou nous a montré le chemin à suivre.

Par Kérékou, au-delà de Kérékou

À son retour aux affaires après l’onction du suffrage universel en 1996, le général travaille à préserver les acquis de la conférence nationale de 1990 : renforcement de la liberté de la presse et du pluralisme politique, promotion du dialogue social, lutte contre le régionalisme et l’ethnocentrisme, tout ceci pour consolider la nation béninoise.

Il n’en reste pas moins que le général Mathieu Kérékou était un « transitional man ». Et il est d’ailleurs le premier à le comprendre. Il se retire du pouvoir en 2006, sans élucubrations ni tentatives de tripatouillage constitutionnel, après avoir posé les fondements politiques nécessaires aux défis économiques du Bénin. Le président Kérékou a assurément fait gagner du temps à son pays.

La nécessité commande partout en Afrique de rompre avec nos économies de rente, d’apporter des réponses fortes à l’emploi des jeunes sur un continent qui compte plus de 50 % d’habitants âgés de moins de 20 ans, d’investir dans la formation supérieure à laquelle à peine 7 % de la population active a eu accès, d’électrifier massivement un continent qui consomme moins d’électricité qu’un pays comme l’Espagne, demandent à ce que les leaders politiques de notre époque fassent aussi gagner du temps à nos pays.

Combien nous avons soif de la classe, de l’élégance, de l’envergure d’hommes d’État comme le général Kérékou ! L’Afrique n’a définitivement plus besoin d’Hommes forts. Elle a besoin de nouveaux Kérékou, visionnaires audacieux, démocrates pragmatiques, bâtisseurs de Nations, architectes d’institutions fortes.

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