Politique

Abdessatar Ben Moussa : le Nobel de la paix est « une consécration […] pour le peuple tunisien »

Abdessatar Ben Moussa, le 15 octobre 2015. © Jeune Afrique

Abdessatar Ben Moussa, président de la Ligue tunisienne de défense des droits de l'homme (LTDH), est l'un des représentants du quartet du Dialogue national tunisien, lauréat du Prix Nobel de la paix 2015. Il est revenu sur la symbolique de cette prestigieuse distinction.

Abdessatar Ben Moussa enchaîne les invitations officielles et les plateaux de télévision. Le président de la LTDH, l’une des quatre organisations du quartet du Dialogue national tunisien, lauréat du prix Nobel 2015, a été reçu jeudi 15 octobre à l’Élysée par le président français François Hollande. De passage à Paris, il a expliqué à Jeune Afrique la portée symbolique de ce prix, quelques mois après les attentats du Bardo et de Sousse.

Jeune Afrique : Quelles sont les retombées du prix Nobel ?

Abdessatar Ben Moussa : C’est une consécration pour la société et pour le peuple tunisien. Ce prix intervient à un moment crucial pour le pays. Ce Nobel délivre plusieurs messages. D’abord, l’importance du dialogue comme moyen de résoudre les conflits. Les armes n’entraînent que la destruction. C’est aussi un message envoyé aux partis politiques pour qu’ils dialoguent, dans cette ambiance parfois tendue.

Cette distinction rappelle aussi que la Tunisie doit œuvrer à respecter la dignité humaine. Nous devons changer les mentalités : les atteintes à la liberté de la presse, aux droits de l’homme, à l’intégrité physique et morale doivent diminuer et cesser. Car la démocratie est un processus lent et difficile.

Cette invitation au dialogue résonne également dans les pays voisins pour qu’ils laissent tomber les armes.

Après les attentats de Sousse et du Bardo, quels signaux doit envoyer la Tunisie pour attirer à nouveau les investisseurs ?

La Tunisie doit organiser au plus vite un Congrès national contre le terrorisme, qui aura lieu après le Congrès international de l’ONU de janvier 2016. Il faut que la Tunisie apporte la preuve qu’elle combat le terrorisme. C’est un signal important à envoyer. La société civile y sera associée, de même que les institutions de l’État : la police, les militaires…

La diplomatie tunisienne doit également être plus active. Le prix Nobel peut nous aider sur ce point. Ces efforts doivent également porter au-delà : il faut mettre en place la Cour constitutionnelle.

Justement, quel est votre avis sur la polémique entre Ennahdha et Nidaa Tounes sur le statut de la Cour constitutionnelle ?

C’est une polémique hors sujet. À mon avis, c’est un débat dont l’objectif est de retarder la mise en place de la Cour constitutionnelle. Cette instance doit être composée de personnalités imminentes, intègres et indépendantes. Elles ne devraient appartenir à aucun parti politique.

Le dialogue national ne doit-il pas rester une instance pérenne pour accompagner ce genre de débat ?

À mon avis, on ne peut pas l’institutionnaliser, il ne peut pas remplacer les institutions démocratiques. Mais, le dialogue, que ce soit dans le cadre du quartet ou d’autres organisations, peut être une force de proposition pour accompagner le processus démocratique. Car nous craignons un retour en arrière et à certaines lois liberticides. La société civile est garante de ce processus et des libertés, car comme l’a dit Montesquieu, « celui qui détient le pouvoir est tenté d’en abuser ».

Comment expliquez-vous le jugement contre le jeune homosexuel tunisien dans un État qui dit protéger les libertés ?

Cette affaire n’aurait pas dû avoir lieu, c’est une atteinte à l’intégrité de la personne. Certains disent qu’il faut annuler l’article 230 du code pénal [qui criminalise l’homosexualité, NDLR]. Le président de la République s’est clairement dit contre une telle abrogation.

Nous prenons en compte l’avis de la population dans un environnement conservateur. Mais à mon avis, les associations doivent être à l’avant-garde. Pour nous, ce jugement est regrettable.

Quelle attitude doit avoir la Tunisie vis-à-vis des anciens du régime de Ben Ali ?

La justice transitionnelle a beaucoup trop tardé. On aurait dû l’organiser en 2011. Bien sûr, il y a eu la justice économique : c’est très important de juger ceux qui ont porté atteinte à l’économie tunisienne.

Récemment, le projet de loi sur la réconciliation a été mis sur la table. Mais il a divisé les Tunisiens. Dans le cadre du quartet, nous voulons organiser un dialogue avec les partis politiques et l’instance de la vérité et de la réconciliation. Dans le cadre du dialogue national, nous allons essayer de trouver une solution.

C’est-à-dire ?

Justice doit être faite ! Mais nous aurions dû juger avant. Car plusieurs mesures prises contre les hauts responsables, comme les interdictions de voyager, ne rendent pas justice au peuple tunisien et ne jugent pas les hommes de Ben Ali. Pas seulement eux d’ailleurs : la corruption persiste au même niveau qu’avant la révolution. Et ceux qui s’y livrent doivent aussi être jugés. Nous avons fait notre révolution, nous ne voulons pas revenir en arrière.

Et le combat contre le terrorisme ne doit pas se faire aux dépends des libertés. L’atteinte physique et morale engendre d’ailleurs des terroristes. Nous sommes vigilants sur ce problème : nous devons faire respecter les droits des citoyens. Sans cela, la démocratie restera toujours fragile.

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