Elections

Présidentielle en Guinée : le choix du meilleur ou du pire

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Tibou Kamara est un homme politique guinéen, ancien ministre secrétaire général à la présidence.

Émeutes à Conakry lors d'une manifestation de l'opposition guinéenne, le  13 avril 2015.

Émeutes à Conakry lors d'une manifestation de l'opposition guinéenne, le 13 avril 2015. © Youssouf Bah/AP/SIPA

À la veille de l’élection présidentielle et comme c’était prévisible, compte tenu des enjeux – chacun jouant un peu son sort et pas seulement les candidats déclarés -, on note une escalade dans la situation politique et sociale en Guinée.

Dans un pays où l’on joue trop souvent à se faire peur, où l’on ne va jamais jusqu’au bout de rien, où l’on défend plus les intérêts du moment que l’on se laisse tenter par des convictions quelconques, la question fatidique que chacun se pose aujourd’hui est : que sera la Guinée au lendemain de son élection présidentielle, tant les incertitudes bousculent tous les espoirs ?

C’est à croire que la Guinée est vouée à la fois à une impossible rédemption et à un éternel recommencement. Alors que la campagne pour l’élection présidentielle se déroulait sans les passions habituelles et les violences qui continuent à hanter le pays, les incidents survenus à Mamou, Koundara et surtout les graves événements de N’Zérékoré, au sud de la Guinée, rappellent que la démocratie reste à conquérir ; l’unité nationale demeure une préoccupation.

Malgré les manipulations politiques et les intrigues électorales, les Guinéens ont montré pourtant qu’ils sont capables de dépassement et de discernement à toutes les occasions. Ainsi, Alpha Condé dont on a dit pendant longtemps qu’il n’est pas le bienvenu au Foutah, a effectué une visite dans ce bastion de l’opposition sans rencontrer la moindre hostilité. Le chef de l’État qu’il est y a été accueilli avec respect et dignité. Cellou Dalein Diallo, son challenger et chef de fil de l’opposition a réussi à rompre l’isolement de l’UFDG en faisant campagne partout en Guinée dans une grande ferveur populaire. Il a scellé des alliances au-delà de son électorat naturel ; des alliances qui ont surtout été jugées improbables. Sidya Toure et Lansana Kouyaté, à leur tour aussi, ont fait l’effort de mobiliser les électeurs à travers tout le pays dans de nombreux rassemblements paisibles.

Menaces sur la démocratie

Tous les politiques semblent avoir compris, malgré quelques excès encore, que le repli communautaire et le rejet des autres menacent l’avenir d’une démocratie embryonnaire et constituent un péril certain pour l’unité fragile d’une nation en devenir. La Guinée a-t-elle appris de ses erreurs tragiques et de son histoire récente et très tumultueuse ?

La démocratie qui, le 11 octobre prochain – si la date est maintenue – sera encore à l’épreuve, ne doit pas être cette psychose ambiante à l’approche de chaque élection, mais un espoir de lendemains toujours meilleurs et prometteurs.

Malheureusement, de nombreuses années de dictature , autant dire de silence devant le crime, de résignation face à l’injustice, de soumission aveugle à l’ordre établi, n’ont pas toujours permis à la Guinée de goûter les délices de la liberté et de faire l’expérience exaltante de la démocratie. Aussi semble-t-il difficile d’en comprendre les ressorts et les enjeux. Aussi a-t-on limité l’élection à la victoire d’un homme et le triomphe d’un parti, donc à la frustration de la défaite ou l’amertume des vaincus contre l’arrogance et l’outrance du camp des vainqueurs. C’est en somme malheur au vaincu. Et comme tout le monde ne gagnera jamais à la fois et pour l’élection présidentielle, il n’y a qu’un fauteuil pour les nombreux prétendants, c’est toujours difficile en cette phase d’apprentissage laborieux de la démocratie de se résigner à la défaite et d’en faire aussi le deuil.

La présidentielle de 2015 s’annonce comme un tournant décisif dans la volonté de démocratisation du pays

Cependant, même si ce sera une  » marche forcée », la démocratie est l’avenir des peuples africains, y compris le peuple de Guinée qui joue à cache-cache avec elle depuis de longues années. Les Guinéens sont encore appelés aux urnes le 11 octobre prochain pour élire leur président de la République. Alpha Condé, le sortant, est candidat à sa propre succession. Il a l’intention de s’appuyer sur son bilan pour solliciter et obtenir un second mandat. Face à lui, d’autres candidats qui prônent le changement et entendent réussir l’alternance au sommet de l’Etat. À ce propos, il y a lieu de se réjouir que cette année, le profil des prétendants et la crédibilité des candidatures tranchent relativement avec l’élection présidentielle de 2010 de transition démocratique pendant laquelle des  » pieds nickelés » ont brigué la magistrature suprême.

Si en 2010, faut-il le rappeler, il s’agissait de mettre fin à un régime d’exception et si l’espoir était de renvoyer les militaires dans les casernes, le scrutin présidentiel de 2015 s’annonce comme un tournant décisif dans la volonté de démocratisation du pays et l’aspiration naturelle des Guinéens à la paix et à la sécurité pour leur pays. À présent, la Guinée a le choix de renouer avec les vieux démons de la violence, du désordre et de l’instabilité ou de s’engager définitivement dans la consolidation de ses acquis démocratiques et du renforcement des institutions héritées d’une longue transition, parfois chaotique. La Guinée, pour rester debout, a besoin d’un processus électoral bénéficiant de l’adhésion totale des acteurs et de la confiance des électeurs. Le défi est donc la transparence des élections afin d’en garantir l’acceptation des résultats par tous. Certes aussi bien en Guinée que dans les vieilles nations démocratiques, il n’y a pas d’élections parfaites ni de résultats qui pourraient faire l’unanimité, mais la confiance dans les institutions et le sens de la responsabilité et le patriotisme de toutes les parties limitent et évitent les risques de confrontations et de conflits dans la société.

Si, à l’issue de l’élection présidentielle guinéenne, le président élu bénéficie de la reconnaissance, de la confiance et du soutien de tous, la Guinée, comme chaque fois qu’elle a été confrontée à des difficultés et défis, aura montré que la situation de crise permanente n’est pas une fatalité, qu’elle est aussi capable de sursaut patriotique et démocratique.

La paix et la sécurité pour les citoyens dans les sociétés africaines devenues violentes et rebelles est un défi quotidien que seuls l’effort de chacun et une volonté partagée par tous de respecter les droits et libertés reconnus par la démocratie permettront de relever. L’enjeu de la démocratie ne pourrait se limiter alors à organiser des élections qui constituent toujours une période de tensions et d’incertitudes dans les États africains trop fragiles pour résister à de graves crises, il faut arriver à répandre et enraciner la culture démocratique, c’est-à-dire à organiser des élections sans morts, ni blessés, ni interpellations de militants, en général, de l’opposition.

Droits et devoirs

Il est plus que nécessaire que cohabitent dans le système démocratique un pouvoir reconnu et accepté par tous et une opposition écoutée et respectée par tous. Majorité et opposition ont des droits et des devoirs.

En attendant le jour où le choix de chacun sera reconnu, le vote de tous sera aussi accepté, force est de constater que la politique a divisé la Guinée, opposé les Guinéens, mais la confiance dans l’unité du pays est encore totale et l’espoir de Guinéens unis dans le même destin est une préoccupation commune à l’opposition et au pouvoir, à tous les patriotes et démocrates guinéens. Au soir du 11 octobre , sans préjuger du choix des électeurs souverains , la Guinée réussira son passage à une meilleure pratique de la démocratie en dépassant les surenchères actuelles ou se réveillera avec une gueule de bois à cause d’une compétition électorale qui aura tourné à la guerre des egos ou au choc des ambitions entre un président déterminé à se maintenir au pouvoir et une opposition décidée à lui succéder dès maintenant.

Certes la conquête et la conservation du pouvoir par le suffrage populaire font le charme de toutes les démocraties, mais le drame en Afrique, c’est de toujours croire qu’on peut être khalife à la place du khalife ou revendiquer la légitimité sans se soumettre à l’épreuve des urnes ou en ignorant royalement le choix du peuple. Celui-ci aura le dernier mot. Comme toujours. Et son verdict est attendu pour le meilleur et le pour le pire, selon qu’on s’y soumettra ou non. Le peuple peut être l’ami des imposteurs mais il est toujours ennemi des usurpateurs.

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