Théâtre : les femmes au cœur des Francophonies en Limousin

Par - Envoyée spéciale à Limoges
Mis à jour le 7 octobre 2015 à 11:19

« Façon d’aimer ». © Christophe Pean

Pour sa 32e édition, le festival de théâtre des Francophonies en Limousin installé à Limoges et ses environs, au centre de la France, fait la part belle aux créations africaines. Trois d’entre elles questionnent avec force, tendresse ou humour la place des Africaines dans leurs sociétés.

Un monologue dramatique, un one-woman-show, une création de danse. Trois partitions qui nous entraînent du Burkina Faso à la Tunisie, en passant par la Côte d’Ivoire mais aussi l’Europe fantasmée, éprouvée, pour une même préoccupation : interroger la place des Africaines dans leurs sociétés. Femmes courage, femmes fortes, femmes déterminées, avec Aristide Tarnagda (Façons d’aimer), Tatiana Rojo (Amou Tati, la dame de fer), et Oumaïma Manaï (Nitt 100 limites), les Africaines s’affirment, refusent leur destin et se jouent de lui. Pour le meilleur et le pire.

 

 

Façons d’aimer, texte et mise en scène d’Aristide Tarnagda

FACON D'AIMER Générale©Christophe Pean-web
© Christophe Pean

C’est à Limoges que le Burkinabè Artistide Tarnagda présentait, pour la première fois le 30 septembre, sa dernière création, Façons d’aimer. Une pièce dramatique qui évoque le destin d’une femme présentée à ses juges pour avoir assassiné son mari et sa cinquième épouse, une Européenne. Un procès qui tarde à débuter car l’accusée qui a « tout fait pour rencontrer sa main droite mais ne l’a jamais vue », ne peut lever la main et dire toute la vérité. Et pourtant la vérité, elle va la cracher pendant plus d’une heure. Gauchère violentée par sa mère, cette femme qui ne demande plus qu’à « sentir le vent caresser les collines et entendre le souffle du soleil » raconte son histoire. La parole circule entre deux actrices (Eudoxie Gnoula et Saphorata Kaboré) qui incarnent tour à tour cette femme, sa mère, son père, son mari… et reconstituent peu à peu le fil d’une vie brisée par la folie destructrice de la mère.

La pièce prend l’allure d’un conte grâce à la musique (David Malgoubri au chant et à la guitare) qui accompagne un propos qui mériterait d’être épuré pour gagner en efficacité et en force. Artiste engagé, Aristide Tarnagda ne peut s’empêcher de mêler à ce drame familial une lecture politique qui interroge maladroitement les rapports Afrique-Occident (« Être Noir, c’est être gaucher. C’est avoir des forêts mais pas de papiers »). Si le propos est intéressant et évoque le peu d’estime pour soi que l’on peut ressentir en tant qu’Africain dans un monde globalisé où les échanges Nord-Sud sont tronqués, il peine à se fondre dans la pièce et à faire pleinement sens.

Amou Tati, la dame de fer, de Tatiana Rojo, mise en scène d’Éric Checco.

AMOU TATI 7

Le 02 octobre, à 20h30 au CCM Jean Gagnant à Limoges et le 03 au Théâtre du Cloître de Bellac, à 20h30. 

One-woman-show décapant, Amou Tati, la dame de fer rend hommage à la mère de Tatiana Rojo. Femme courage qui a élevée seule ses quatre filles « avec une seule parabole parce que la Bible, c’est un peu gros », Michèle, vendeuse d’igname sur le grand marché d’Adjamé à Abidjan, rêve de voir Nachou, Bella, Antou et Amou Tati épouser des Occidentaux. Fini alors les débuts, milieux, et fins de mois difficiles. Ses filles mangeront à leur faim et elle pourra enfin payer son loyer. Elle doit juste « 6 mois… et 6 ans » à son propriétaire. Avec humour et finesse, Tatiana Rojo, qui campe une dizaine de personnages, se moque des Africains, de leurs stratégies développées pour améliorer le quotidien, de leur rapport à l’argent et au religieux. Mais aussi des Européens et de leurs curieux loisirs. Un regard décalé, truculent et savoureux qui nous rappelle que nous sommes toujours l’étranger de quelqu’un d’autre. Et l’air de rien, une petite leçon d’histoire et de géopolitique. Bravo !

Nitt 100 limites, chorégraphie et interprétation d’Oumaïma Manaï.

NITT 100 LIMITES©Christophe Pean-web-6
©Christophe Pean

Le 02 octobre, à 20h30 à Rilhac-Rancon.

Femme enfant, femme libérée, femme religieuse, soumise, politique… Dans son cinquième solo, Nitt 100 limites, Oumaïma Manaï interprète tour à tour dix personnages, dix portraits de Tunisiennes en prise avec la société. « Je passe par tous ces visages, ces corps, ces enfermements et ces ouvertures », explique la jeune chorégraphe qui interroge la place de l’artiste, et en particulier de l’artiste femme, dans un pays où la défaillance de l’État laisse un vide que les islamistes rêvent de remplir. « Plus que jamais, l’art a son importance. En dehors des grandes villes, la population n’a pas accès à la culture. Elle n’a aucun passe-temps. Les islamistes font un travail de fond pour donner de l’espoir aux gens. Il est de notre responsabilité à tous, artistes, politiques, médias… d’y répondre. C’est un choix de vie », défend-elle.

Pour sa création, Oumaïma Manaï utilise 50 mètres de fil de fer. « Les barbelés, les grillages sont de plus en plus présents dans notre quotidien. On en met devant les ministères, les ambassades pour limiter les manifestations, par exemple », précise-t-elle. À partir de cette matière qu’elle a appris à manipuler pour en faire un partenaire, la danseuse qui, inspirée des œuvres de Pina Bausch, travaille sur les émotions, a conçu une installation qu’elle pose inachevée sur le plateau. Et l’édifie au fur et à mesure de la représentation avant de la détruire, suggérant que le futur et la liberté sont à construire et peuvent se gagner, à condition que l’on ne se mette aucune limite pour y parvenir.