Économie

Maroc : la finance islamique au pays du soleil couchant

Belkacem Boutayeb est expert-consultant en finance et banques islamiques, ex-directeur de l’international du groupe Dar Al-Mall Al-Islami à Genève

Mis à jour le 24 juillet 2012 à 15:29
Jeune Afrique

Par Jeune Afrique

Belkacem Boutayeb. © Belkacem Boutayeb

Al-hamdu lillah wa chukru lillah ! Maintenant, c’est officiel, la loi bancaire modificative autorisant la finance islamique à exercer au Maroc doit être entérinée en septembre par le Parlement marocain, parole de gouverneur de Banque centrale.

Dès l’avènement du gouvernement d’Abdelilah Benkirane, Qatar Islamic Bank a débarqué en grande pompe pour confirmer sa volonté d’ouvrir la première banque islamique au Maroc. Quand on peut être le premier, pourquoi se laisser devancer ? Déjà, plus d’une douzaine de demandes d’agrément se trouvent non dans les tiroirs, mais sur le bureau du gouverneur Abdellatif Jouahri, courtisé à l’envi, mais résistant aux vagues euphorisantes du printemps islamisant.

Les principales têtes d’affiche opérant dans les pays du Golfe, à la City de Londres, en Indonésie et en Malaisie figurent également parmi les « honorables prétendants » à l’agrément marocain, notamment le groupe saoudien Al Rajhi, Kuwait Finance House, Dubai Islamic Bank, Albaraka (Bahreïn) ou encore Islamic Bank of Britain. 

Dès le début des années 1980, le Maroc avait été approché par le groupe Dar Al-Maal Al-Islami, sous la houlette du prince Mohamed Al Faisal, fils de feu le roi d’Arabie saoudite, quand l’actuel gouverneur de la Banque centrale du Maroc était grand argentier du royaume, à la tête du ministère de l’Économie et des Finances.

Des personnalités comme feu Abdelkrim Khatib, premier président du Parlement après l’indépendance et fondateur du Parti de la justice et du développement, comme Moulay Ali Kettani, président fondateur de Wafabank, et son successeur à la tête du groupe, Abdelhak Bennani, ou encore Haj Miloud Chaabi, PDG fondateur d’Ynna Holding, et bien d’autres, se voulaient alors précurseurs de l’économie et de la finance islamiques au Maroc, et nous avaient accordé leur crédit d’écoute attentive et bienveillante. 

Quelle sera la première banque du genre à ouvrir au Maroc ? Depuis janvier, une douzaine de demandes d’agrément ont été déposées.

Le Printemps arabe est arrivé, particulièrement clément pour le pays. Mais en même temps, la crise économique et financière s’est mise à sévir en Europe comme dans l’ensemble des pays occidentaux, et nous la subissons en solidarité contrainte et forcée. Ce Maroc au statut avancé avec l’Union européenne, qui dispose d’accords de libre-échange avec la Turquie, les États-Unis, plusieurs pays arabes et, dans les prochains mois, avec le Canada et l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), ce Maroc qui veut être un nouveau hub commercial et financier pour le Maghreb et l’Afrique, avec, notamment, son nouveau centre Casa Finance City, ce Maroc se doit, fatalement, d’élargir son paysage financier et bancaire au capital-risque et aux banques islamiques. 

Ces dernières nous apporteront, sans nul doute, de nouveaux mécanismes alternatifs et innovants, des avantages comparatifs, une plus grande bancarisation, l’esprit de concurrence et de compétitivité, un meilleur climat de confiance, une culture du risque et de l’entrepreneuriat – encore très timide -, et, enfin, un nouvel esprit de solidarité communautaire, si ancré dans notre éducation cultuelle et si bien diligenté par la finance et l’économie islamiques.

De surcroît, nous pouvons avancer une manne annuelle de 3 à 5 milliards de dollars (soit environ 2,4 à 4,1 milliards d’euros) pendant les trois premières années, en termes de transferts annuels et d’investissements directs étrangers (IDE). 

Nos banquiers marocains, si bien positionnés dans les mécanismes financiers conventionnels, très actifs dans leur conquête des banques africaines, pourront-ils assister passivement à l’émergence d’un nouveau projet sociétal fondé sur la charia, le droit musulman, tant attendu par les citoyens et les PME-PMI, et risquer de perdre de grandes parts de marché ?

Je serais enclin à rêver d’un sursaut nationaliste salutaire, d’opportunisme légitime et bienvenu, qui ferait de ces mêmes acteurs les compagnons solidaires de la mise en place de ces nouvelles banques islamiques. Amen !