Vie des partis

L’Afrique a besoin de « grands hommes »

Par

Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

Trois jeunes sud-africains devant une fresque murale représentant Nelson Mandela, le 2 mai 2014 à Soweto. © Ben Curtis/AP/SIPA

« L'Afrique n'a pas besoin d'hommes forts », a dit Barack Obama. Peut-être. Mais elle a sans doute besoin d'hommes de grande envergure.

Le discours de Barack Obama devant l’Union Africaine était l’apothéose d’une visite historique sur le continent. Celui-ci a été unanimement salué, mais pour des raisons qui confinent au malentendu. Beaucoup ont en effet vu dans cette adresse une réflexion sur la démocratie. Or le président américain, qui est resté un activiste, entendait apporter un coup de pouce – utile – aux aspirations légitimes des peuples africains à une meilleure gouvernance.

J’en veux pour preuve son choix de définir la démocratie par ses attributs – libertés de manifester, d’expression, de la presse, etc. plutôt que par sa substance.

Cette option était efficace car elle lui a permis de souligner les maux des sociétés africaines – corruption, présidences éternelles, etc.

Mais elle avait deux inconvénients. D’abord, elle a pu entraîner une confusion entre les attributs de la démocratie et sa substance. Or la différence entre ces deux dimensions est fondamentale : les attributs de la démocratie sont (peut-être) souhaitables tandis que sa substance est indispensable. Et l’indispensable, l’expression de la volonté populaire, ne débouche pas toujours sur le souhaitable. Pour autant le principe du respect de la volonté populaire est non-négociable en démocratie.

Gouverner contre les intérêts du peuple

Ensuite, elle ne permet pas d’analyser l’enjeu principal qui se pose aux pays africains sur le plan politique. Le problème de ces pays est moins le déficit d’attributs démocratiques (qui est par ailleurs un problème) que le refus de nombre de dirigeants africains prétendument démocrates de respecter ce qui est la substance de la démocratie. En somme, trop de régimes africains gouvernent sans le consentement des peuples et, plus grave, contre les intérêts de ceux-ci.

Par conséquent, rétablir le cordon entre les gouvernants et les gouvernés est la mère des batailles pour les jeunes générations de plusieurs pays africains. Ou comment faire en sorte que les peuples soient maîtres de leur destin. Le président Obama a ignoré cette question car ce n’était pas son sujet. Puisque c’est le nôtre, peut-être devons-nous y répondre.

Deux possibilités existent en théorie : l’activisme militant et l’action politique. La première fait appel aux sociétés civiles et suppose une action en marge des institutions de l’État. Certains mouvements associatifs sont admirables de courage et d’abnégation. Mais outre des problèmes structurels (organisation, financement, etc.), les leviers d’action dont ils disposent sont limités.

La deuxième suppose une participation au jeu démocratique. Rarement exploitée, elle est pourtant prometteuse. Et les signaux sont au vert. Des think-tank dédiés à l’Afrique prolifèrent : les idées sont disponibles. S’ils ne se substituent pas au nécessaire et difficile militantisme de terrain, les réseaux sociaux accélèrent la diffusion des messages et facilitent le recrutement de membres. Les professionnels africains issus des diasporas peuvent ouvrir l’accès à un réseau international. La démographie est favorable : selon la Banque Mondiale, l’âge médian est de 25 ans en Afrique. De nombreux jeunes africains sont dépolitisés mais aussi désenchantés. Ils attendent d’être inspirés. Le véritable dividende démographique est politique : des mouvements politiques de masse sont possibles en Afrique.

Au regard des sujets à débattre, la question de la limitation des mandats présidentiels est un détail, certes important.

Bien sûr, d’importantes barrières subsistent (financement, fraudes aux élections, etc.), et les succès ne seront pas immédiats. Mais pour les organisations citoyennes les plus efficaces, l’opportunité d’une transition vers l’action politique a rarement été aussi belle : les parlements africains comme dernier stade du militantisme citoyen. Ceux qui arguent de la difficulté d’une telle entreprise devraient se rappeler des conditions d’émergence des partis nationalistes africains à la veille des indépendances africaines.

Opposants sans alternative

L’intérêt de franchir le pas est évident : plusieurs régimes africains ont échoué à améliorer la vie de leurs populations ; de nombreux opposants sont d’anciens caciques de régimes discrédités. Représentent-ils une alternative ? Surtout, au stade où en sont les sociétés africaines, seul le levier politique permet d’opérer des changements structurels – de ceux qui permettront de transformer les systèmes politiques africains dans le sens d’une prise en compte de l’intérêt des peuples.

Quels changements structurels ? Par exemple la réécriture totale des constitutions des pays africains – notamment francophones. Au regard des sujets à débattre, la question de la limitation des mandats présidentiels est un détail, certes important.

Remettre les peuples au centre du jeu requiert de régler la question des pouvoirs du chef de l’État, du rôle des parlements nationaux, des prérogatives du pouvoir judiciaire, des moyens d’expression des citoyens au-delà du vote, etc.

La démocratie est un jeu à somme nulle. Le pouvoir octroyé au peuple est retiré aux leaders. Or ceux-ci veulent exercer le pouvoir dans sa plénitude. Et il est vrai que gouverner commande d’avoir la possibilité d’agir. C’est une tension au cœur du système démocratique. Seuls des hommes d’État peuvent naviguer ces contradictions dans le sens de l’intérêt général. La question de la qualité des hommes est posée.

L’Afrique n’a peut-être pas besoin d’hommes forts, mais elle a besoin de Grands Hommes.

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