Économie

Singapour se veut un modèle pour l’Afrique

Singapour, qui s'est imposé comme plateforme commerciale et financière, cherche à exporter ses compétences. DR ©

Savoir-faire industriel, formation, technologies de l'information... La cité-État de Singapour et ses entreprises disposent de sérieux atouts pour séduire le continent.

«Vous seriez étonnés par le nombre de dirigeants africains qui disent vouloir que leur pays devienne le Singapour du continent », déclare le secrétaire d’État singapourien aux Affaires étrangères, Masagos Zulkifli, en pleine préparation de l’Africa Singapore Business Forum qui s’est tenu dans la cité-État les 29 et 30 août. Un intérêt réciproque. Situé entre la Malaisie (au nord) et l’Indonésie (au sud), le petit pays, plaque tournante commerciale et financière entre l’Asie, les États-Unis et l’Europe, se tourne de plus en plus vers l’Afrique. Il espère y trouver un relais de croissance après la crise de 2008 qui a affecté ses principaux marchés. « Depuis 2010, le nombre de missions commerciales [sur ce continent, NDLR] a augmenté », confirme Lim Ban Hoe, directeur régional de l’agence gouvernementale International Enterprise Singapore.

De fait, le commerce entre Singapour et l’Afrique est passé de 9 milliards de dollars (6,3 milliards d’euros) en 2009 à presque 14 milliards en 2011. Des échanges dont l’essor dépasse le cadre de la coopération bilatérale officielle. Le haut-commissaire singapourien au Nigeria, Shabbir Hassanbhai, explique ainsi qu’il a été étonné de découvrir une entreprise singapourienne implantée dans ce pays, où elle importe des pièces détachées automobiles, et réalisant un chiffre d’affaires de 2 millions de dollars par mois. « Nous n’aurions jamais connu son existence si elle ne nous avait pas approchés pour régler un problème de paiement », explique-t-il.

Le commerce entre Singapour et l’Afrique est passé de 9 milliards de dollars en 2009 à presque 14 milliards en 2011.

Si Singapour s’intéresse – comme beaucoup d’autres pays asiatiques – à l’Afrique, il le fait avec ses atouts et ses moyens, loin de ceux mobilisés par la puissante Chine. « Singapour ne peut pas débarquer sur le continent avec un financement de 5 milliards de dollars, comme la banque chinoise Exim Bank », rappelle Hassanbhai. Ses centres d’intérêt sont également différents de ceux de Pékin. L’exploitation des ressources naturelles et les investissements dans les infrastructures forment les bases de la relation sino-africaine. La cité-État, elle, peut offrir son expertise en matière d’industrialisation et de transformation des matières premières, notamment agricoles, ainsi que dans la formation, le fonctionnement de l’administration ou l’utilisation des technologies de l’information.

Sud-Sud

Singapour présente aussi les avantages des relations « Sud-Sud ». Plusieurs de ses entreprises proposent des produits à bas prix pour les consommateurs africains. Kheng Keng Auto exporte par exemple des voitures d’occasion, en provenance notamment de Singapour et du Japon, qui imposent des limites d’âge très strictes pour les véhicules. L’entreprise en vend environ deux cents par mois sur le continent, dont l’âge moyen est de quatre ou cinq ans. « La demande en Afrique est énorme, nous ne pouvons la satisfaire », précise le directeur des ventes, Leo Tan.

Un courant d’affaires Sud-Sud qui répond aux besoins africains et contribue à l’amélioration des installations logistiques comme les ports. Le groupe singapourien Portek (contrôlé depuis 2011 par le japonais Mitsui & Co., pour 180 millions de dollars) a modernisé celui de Béjaïa, en Algérie, et y gère deux terminaux à conteneurs depuis août 2004. En achetant deux grues inutilisées par le port américain de Baltimore et en les ajustant aux besoins du Bejaia Mediterranean Terminal, Portek a doublé le débit du trafic de fret, passant de 40 000 à 80 000 tonnes par an, pour un coût bien inférieur à celui de la mise en place de grandes infrastructures commerciales comme celles de Bolloré à Abidjan. L’entreprise gère aussi un port intérieur au Rwanda et a installé deux grues mobiles en avril 2012 à Owendo, au Gabon.

L’un des points forts des groupes singapouriens réside par ailleurs dans leur capacité à aider les pays africains à s’industrialiser afin de limiter les exportations de produits bruts. Des entreprises telles qu’Olam et Tolaram vont dans ce sens. Dufil Prima Foods, une filiale de Tolaram, a implanté cette année une usine à Kaduna, dans le nord du Nigeria. S’approvisionnant localement, la société prévoit une production de 200 000 t de nouilles en 2012 et construit à Port Harcourt un moulin à blé.

Cliquez sur l'image.Afin d’éviter que la majorité des noix de cajou africaines soient envoyées en Inde pour être traitées, Olam s’apprête de son côté à ouvrir quatre usines en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Nigeria, ce qui devrait faire passer la capacité de traitement du continent à 125 000 t par an. L’agro-industriel implante aussi un moulin à blé au Ghana (pour 60 millions de dollars) et une usine de traitement de tomates au Nigeria. Parmi les autres projets d’Olam, une implication dans le traitement du cacao en Côte d’Ivoire et une usine de fertilisants de 1,7 milliard de dollars au Gabon.

Pour améliorer la compétitivité de leurs installations, les deux entreprises singapouriennes développent des zones économiques spéciales (ZES). Ces infrastructures que les industriels peuvent utiliser à des conditions fiscales et administratives avantageuses sont une spécialité de la cité-État. « Nous avons construit l’un des premiers parcs industriels chinois », souligne Lee Yi Shyan, secrétaire d’État chargé du Commerce et de l’Industrie. Un modèle que Singapour décline désormais en Afrique. Au Gabon, Olam contrôle ainsi 60 % de la ZES de Nkok (les 40 % restants sont détenus par l’État). Ranveer Chauhan, directeur régional Afrique, explique que c’est la décision des autorités gabonaises d’interdire les exportations de bois brut qui a incité la compagnie à investir dans le site, dont le taux de location atteint déjà 80 % alors que sa construction n’est pas encore terminée.

Diplômés

Autre domaine de compétence que Singapour entend mettre à profit sur le continent : l’éducation et la formation. Tous les cinq ans, l’administration et les professeurs de la cité-État réécrivent le programme éducatif, en accord avec le secteur privé. L’objectif : se projeter dans le futur pour établir quelles compétences seront nécessaires, quinze à vingt ans plus tard, aux futurs diplômés. L’enseignement des sciences et des mathématiques à Singapour est classé parmi les meilleurs au monde, dépassant de nombreux pays européens. « Sur 40 000 naissances chaque année, 25 % d’une classe d’âge iront à l’université, 60 % recevront une éducation technique et 15 % auront un certificat de compétence », résume Masagos Zulkifli, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères.

Cette quête de l’excellence par l’éducation est aussi appliquée aux services publics. Le Civil Service College (CSC), qui forme les hauts fonctionnaires du pays depuis 2001, mène régulièrement des sondages sur les besoins du gouvernement. Les budgets de formation sont décentralisés au niveau des ministères et des agences gouvernementales. À Singapour, chaque fonctionnaire doit suivre cent heures de formation par an, portant à 60 % sur son activité et à 40 % sur ses centres d’intérêt. Les agents changent régulièrement de poste « pour garder les idées fraîches », justifie Tina Tan, directrice du CSC.

Le gouvernement veut partager son expérience dans la formation des élites publiques, notamment dans des domaines comme le développement ou l’urbanisme qui demandent une collaboration interministérielle. Avec le secrétariat du Commonwealth, le CSC a ainsi créé un programme de formation des hauts fonctionnaires travaillant dans des cabinets ministériels, centré sur le Botswana, la Namibie et Maurice. « On a réalisé que beaucoup d’entre eux ne s’étaient presque jamais rencontrés avant, explique Flynn Ong, qui a dirigé un séminaire de développement de l’esprit d’équipe pour les hauts fonctionnaires botswanais. Mais après un week-end, ils ont tous échangé leurs numéros de téléphone portable et ont construit des rapports qui, nous l’espérons, vont continuer à se développer dans leur vie professionnelle. »

Électronique

Calquer le modèle de Singapour ne sera pas une mince affaire pour l’Afrique.

Singapour veut aussi jouer un rôle dans l’implantation des technologies de l’information et la mise en place de l’e-gouvernement, outil que des pays comme le Ghana utilisent déjà à leur avantage. Dans les années 1980, les ports de la cité-État étaient encombrés, corrompus et inefficaces. Les importateurs avaient besoin de documents administratifs et d’une douzaine de timbres officiels pour obtenir l’autorisation de décharger leur cargaison. Ce qui prenait jusqu’à deux semaines. Depuis le lancement de la plateforme TradeNet en 1988, toutes les administrations concernées utilisent des documents électroniques. « Maintenant, des camions malaisiens préenregistrés qui se dirigent vers nos frontières envoient leurs demandes depuis des smartphones et ont leur autorisation dans la seconde », déclare Leong Peng Kiong, directeur général de CrimsonLogic, l’entreprise qui commercialise ce logiciel. La société engrange aujourd’hui des dizaines de millions de dollars en Afrique. Son application a été adoptée par le Ghana et Maurice ; le président du Congo, Denis Sassou Nguesso, s’est dit intéressé et envisagerait d’en doter son pays au cours de l’année.

Reste que calquer le modèle de Singapour ne sera pas une mince affaire pour l’Afrique. Mais s’il peut conduire à l’amélioration de la gouvernance et à la réindustrialisation du continent, le pari vaut d’être relevé. 

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