Politique

[Portfolio] Côte d’Ivoire : sur la route de l’unité

À deux mois de l’élection présidentielle, notre reporter photographe Philippe Guionie a traversé le pays du Nord au Sud. De Korhogo à Abidjan en passant par Bouaké, plongée dans un État où le souvenir de la guerre civile n’est jamais loin.

Mis à jour le 3 septembre 2015 à 10:13

Road-movie le long de la nationale 1. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

[Texte de Christophe Boisbouvier]

La croissance est forte et la diaspora de retour, mais les inégalités et la méfiance demeurent. Les Ivoiriens attendent le scrutin pour se penser enfin un avenir. Le pays retient son souffle. De Korhogo à Abidjan et de Bouaké à Duékoué, chacun sait que la présidentielle du 25 octobre sera le premier test décisif depuis la crise postélectorale de décembre 2010-avril 2011, qui a causé la mort de quelque trois mille personnes.

Ces quatre dernières années, le pays a été calme et les affaires ont repris. Depuis 2012, la croissance ivoirienne dépasse 7 % par an et la diaspora commence à revenir. Telle directrice des ressources humaines de Coca-Cola, à Atlanta, vient de quitter les États-Unis pour conseiller la Société ivoirienne de ciments et de matériaux (Socimat) à Abidjan. Telle chargée de communication chez Yves Rocher, à Paris, a décidé de rejoindre le Centre de promotion des investissements en Côte d’Ivoire (Cepici). Chinois, Turcs, Français… Les investisseurs sont de retour mais attendent l’issue de la prochaine présidentielle avant de lancer de grands projets.

Pour le président Alassane Ouattara, candidat à sa réélection au nom du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), la réconciliation est en bonne voie et des actes concrets sont posés.

Ainsi la Commission nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes (Conariv) fait-elle un vrai travail de recensement de toutes les personnes en droit de demander réparation. Mais il est des quartiers d’Abidjan et des régions du pays où la paix des braves n’est pas encore acquise. « On ne peut pas aller à Abobo [un fief pro-Ouattara d’Abidjan] pour y faire un meeting », se plaint Marcel Gossio, le directeur de campagne de Pascal Affi N’Guessan, le candidat du Front populaire ivoirien (FPI).

L’heure de vérité approche

À Korhogo, dans le nord du pays, un meeting de l’opposition a aussi tourné court, le 15 août, à la suite d’échauffourées. Adolphe Blé Kessé enseigne à l’université de Korhogo. Aux prochaines élections législatives, il envisage de se présenter dans sa région d’origine, à Man, sous l’étiquette du FPI. Si demain des militants comme lui peuvent tenir meeting sans danger dans un fief pro-Ouattara, la réconciliation deviendra réellement tangible…

Plus qu’ailleurs, c’est sans doute à Duékoué que se joue la grande bataille de la réconciliation. Dans cette ville de l’Ouest profond, « au moins cinq cents personnes, en majorité des hommes et des jeunes hommes considérés comme des miliciens pro-Gbagbo, ont été arrêtées et exécutées le 29 mars 2011 par les FRCI [les Forces républicaines de Côte d’Ivoire, pro-Ouattara] », affirme Florent Geel, de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH).

Aujourd’hui, plusieurs officiers des FRCI, dont Losséni Fofana, le chef présumé de l’offensive sur Duékoué, sont enfin inculpés par la justice ivoirienne. Longtemps, le quartier Carrefour, tenu par la communauté guérée, a été inaccessible aux « allochtones » – les Ivoiriens originaires d’autres régions. A contrario, les Guérés ne pouvaient pas traverser le quartier Kôkôma, habité par les Dioulas et défendu par des chasseurs traditionnels dozos. Aujourd’hui, sous l’impulsion de Priska Tao, de Vazoumana Sylla, de Victor Ntameni et de quelques autres militants de quartier, les communautés se parlent…

La lutte contre la pauvreté est l’autre enjeu de cette élection. Dans les quartiers d’affaires d’Abidjan, comme au Plateau, à Cocody et aux Deux-Plateaux, la croissance saute aux yeux. Une classe moyenne émerge et roule maintenant en voiture particulière. Témoin les embouteillages qui se multiplient malgré l’ouverture en décembre 2014 d’un troisième pont sur la lagune – le pont Henri-Konan-Bédié.

Mais en Côte d’Ivoire, 48,9 % de la population continue de vivre sous le seuil de pauvreté (moins de 500 F CFA par jour, soit 0,76 euro), selon les données 2013 du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). « Allez demander aux gens de communes d’Abidjan comme Treichville, Attécoubé ou Yopougon ou aux villageois s’ils ont leur part [du gâteau ivoirien] », lance Charles Konan Banny, le baron du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), qui se présente à la présidentielle.

À Adjamé, autre commune populeuse d’Abidjan, la collecte des déchets occupe des milliers de désœuvrés. À Bouaké, la deuxième ville du pays, le maire, Nicolas Djibo, concède que la population est plus pauvre qu’en 2002, avant le début de la guerre civile.

Le 23 mars 2014, un drame a bouleversé toute la Côte d’Ivoire. Après avoir été agressée au couteau par un chauffeur de taxi abidjanais, une jeune mannequin de 23 ans, Awa Fadiga, a été emmenée au CHU de Cocody. Comme sa famille ne pouvait pas débourser immédiatement la somme demandée, le service des urgences l’a laissée se vider de son sang. Elle est morte.

Devant l’émotion, le président Alassane Ouattara a décidé en Conseil des ministres de relever de ses fonctions le directeur général du CHU. Aujourd’hui, le candidat Ouattara rappelle la mise en œuvre pendant son mandat d’une couverture maladie universelle (CMU) pour les plus pauvres. « La force d’un État, c’est le tissu social. Quand il est fragilisé, c’est un danger », clame Essy Amara, autre responsable du PDCI et candidat à la présidentielle.

Depuis avril 2011, le régime d’Alassane Ouattara essaie tant bien que mal de recoudre la société ivoirienne. À deux mois de l’élection, l’heure de vérité approche.

 

[Reportage photos de Philippe Guionie]

 

 

Korhogo se situe au nord de la Côte d’Ivoire. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

Korhogo se situe au nord de la Côte d’Ivoire. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

 © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

© Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

 

 

 

 © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

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 © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

© Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

 © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

© Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

 

 

 

Priska Tao, présidente de l’association des jeunes du quartier Carrefour, à majorité guérée. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

Priska Tao, présidente de l’association des jeunes du quartier Carrefour, à majorité guérée. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

Victor Ntameni, chef de la communauté burkinabé du département du Guémon, dont Duékoué est la préfecture. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

Victor Ntameni, chef de la communauté burkinabé du département du Guémon, dont Duékoué est la préfecture. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

 

 

Le 14 juillet célébré avec faste à la résidence de France. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

Le 14 juillet célébré avec faste à la résidence de France. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

Quartier du Plateau, véritable poumon économique du pays. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

Quartier du Plateau, véritable poumon économique du pays. © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

Dans le quartier d’Adjamé, le long de la voie ferrée, se sont installés des comptoirs où n’importe qui peut venir vendre sachets, ferraille, bouteilles… © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.

Dans le quartier d’Adjamé, le long de la voie ferrée, se sont installés des comptoirs où n’importe qui peut venir vendre sachets, ferraille, bouteilles… © Philippe Guionie/MYOP pour J.A.