Agroalimentaire

Burundi : des réformes sinueuses

| Par Jeune Afrique

Qu’est-ce qui représente 87 % des exportations et fait vivre plus de la moitié de la population ? Le café et le thé. Compte tenu de leur poids, la libéralisation de ces filières est délicate.


« Le café doit appartenir aux caféiculteurs ! » tonne Joseph Ntirabampa, président de la Confédération nationale des associations de caféiculteurs (Cnac). Ce collectif, qui représente 600 000 ménages (soit environ 55 % de la population du pays, pour laquelle le café constitue la principale source de revenus), s’estime défavorisé par la réforme, engagée en 2005, de la filière café. Constatant, au début des années 1990, que le secteur, première source de devises du pays (69 % des exportations en 2011), affichait des déficits structurels récurrents, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale avaient recommandé au gouvernement burundais de le libéraliser. Pour les institutions de Bretton Woods, une telle réforme devait permettre d’accroître les volumes de production et d’augmenter le prix d’achat au producteur, à l’instar de ce que l’on avait pu observer en Ouganda, en Tanzanie, en Éthiopie, au Kenya et au Rwanda, des pays alors plus avancés que le Burundi dans le processus de libéralisation.

Ce n’est qu’en 2005, les années de crise sociopolitique passées, que le pays a pu amorcer cette réforme. Jusqu’alors gérée en grande partie par les producteurs eux-mêmes, la filière a été restructurée. Une autorité de régulation a été mise en place, à côté d’un collectif des caféiculteurs et d’une organisation-cadre réunissant tous les intervenants : 148 stations de lavage (dont 41 déjà vendues), plus de 600 000 caféiculteurs, cinq sociétés de déparcharge (décorticage), 30 sociétés d’exportation, des dépulpeurs, des commerçants…

Intermédiaires

Une nouvelle partition qui, si elle a eu des effets positifs sur la structuration et la gestion de la filière, ne fait pas l’unanimité. « Il y a beaucoup trop d’intermédiaires. Résultat : les caféiculteurs sont moins rémunérés qu’ils ne l’étaient. Avant la privatisation, ils encaissaient 72 % des recettes d’exportation du café, contre à peine plus de 65 % aujourd’hui », explique Joseph Ntirapamba. En effet, les dépulpeurs perçoivent actuellement 21 % des recettes, contre 16,3 % avant la réforme. Les cinq déparcheurs se partagent quant à eux plus de 6 % des recettes, contre 4,5 % auparavant.

La production continue de dépendre en grande partie des aléas climatiques. Elle dépassait à peine 23 000 tonnes en 2010, contre 30 000 t en 2011. En dépend évidemment le volume des exportations, dont la valeur est, de surcroît, liée aux tendances du marché new-yorkais et du cours du franc burundais… En 2010, à cause d’une production réduite par les intempéries et de la baisse des cours, le café a généré 52 millions d’euros (85,8 milliards de francs burundais) en recettes d’exportation, et 53,7 millions en 2011.

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Les volumes de production seront améliorés avec la plantation de nouveaux vergers et l’entretien des plantations existantes, dont beaucoup ont été négligées après la privatisation du secteur. Quant aux caféiculteurs, à long terme, ils devront choisir entre contrôler tous les maillons de la filière ou jeter l’éponge et se recycler dans des cultures plus rentables, comme celle de la banane. L’une des voies préconisées est l’alliance avec d’autres caféiculteurs d’Afrique, notamment au sein de l’African Fine Coffees Association, afin d’avoir plus de poids.

Avant d’augmenter sa production caféière, le Burundi – qui a été le deuxième pays africain à organiser la Cup of Excellence, prestigieuse compétition des meilleurs cafés du monde – mise sur la qualité de son arabica. Et c’est en effet ce qu’il a de mieux à faire pour gagner en valeur ajoutée, étant donné que ses récoltes peuvent prétendre à la catégorie des arabicas doux de haut de gamme. La quantité de café burundais exporté, principalement en Europe (65 % en Belgique, Suisse, Allemagne et Royaume-Uni) et aux États-Unis, reste négligeable par rapport à celle des grands pays producteurs, notamment latino-américains. L’ensemble des pays de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) ne représentant que 8,6 % de la production mondiale de café, ils en subissent les variations sans peser assez lourd en matière d’export pour influer sur les cours du marché de New York.

Année record

Deuxième source de devises du pays (18 % des exportations), le thé a quant à lui connu en 2011 la plus belle saison de son histoire avec, d’une part, le meilleur niveau de production jamais atteint (près de 9 000 t de thé sec) et, d’autre part, un prix intéressant aux enchères de Nairobi (2,16 euros en moyenne sur l’année). Une combinaison qui a rapporté 19 millions d’euros de recettes d’exportation au pays en 2011, contre 13,7 millions en 2010. En outre, le thé burundais occupe, depuis 2011, la deuxième place en termes de qualité après le thé kényan, parmi les onze pays d’Afrique de l’Est qui vendent ce produit aux enchères de Mombasa.

« La filière affiche une bonne tendance, et les recettes générées par le secteur à l’exportation en 2011 devraient être atteintes cette année », indique Alexis Nzohabonimana, directeur général de l’Office du thé du Burundi (OTB), qui encadre 75 % des théiculteurs. Pour preuve, le volume de thé sec déjà récolté au mois de mai dernier (4 437 t) frôlait celui du record atteint en mai 2011 (4 486 t). Cette hausse des volumes produits s’explique par de bonnes conditions climatiques, ainsi que par un meilleur prix d’achat aux théiculteurs, qui les a remotivés. « Le seul problème reste la régulation, qui tarde à venir », remarque Alexis Nzohanonimana.

Dissensions

Le décret de libéralisation de la filière, publié en 2007, a prévu la création d’une agence de régulation, mais la mise en place de cette dernière fait l’objet de dissensions entre le gouvernement (qui semble dubitatif sur cette question), l’OTB (qui devra être privatisé) et Prothem (Promotion de la théiculture en province de Mwaro), société privée qui encadre les 25 % de théiculteurs non affiliés à l’OTB. Le ton a commencé à monter quand Prothem a acheté du thé aux paysans de l’OTB à un prix plus élevé (200 francs burundais le kilo, soit 0,11 euro) que celui proposé par l’État (140 francs burundais).

« Le thé appartient aux populations, qui peuvent vendre à qui elles veulent, assène Épitace Bayaganakandi, représentant légal de Prothem. Nous sommes venus aider les théiculteurs et l’OTB, dont les équipements étaient vétustes, en nous installant [en avril 2011, NDLR] là où il n’y avait pas d’usine de thé. » Ce à quoi le directeur de l’OTB, sur la défensive, répond : « Les champs sont privés, mais il y a un contrat de collaboration entre celui qui fournit la matière première et celui qui encadre et qui s’attend à recevoir la matière première dans son usine. Il faut d’abord aider les paysans à planter et non pas venir récolter ce qui est mûr. Il faut augmenter la production. » En attendant, la libéralisation et la régulation tardent à se concrétiser. « Mais c’est une question de temps ! » espère Épitace Bayaganakandi. 

 

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