Sport

[ Grand format ] – Les « million dollar babies » de la lutte sénégalaise

Certains centres sénégalais manquent de moyens et les entraînements sont organisés sur la plage. © Valentin Ehkirch, pour J.A.

La lutte, elles n'en vivent pas. Dans bien des régions, la pratique leur en est même interdite : le ring, c'est une affaire d'hommes. Pourtant, elles rêvent de figurer tout en haut de l'affiche. Un reportage de Ismaël Halissat (texte) et Valentin Ehkirch (photos).

Esquive, pas chassé à droite puis à gauche et contre-attaque. Les trois meilleures lutteuses olympiques de l’équipe sénégalaise répètent inlassablement les mêmes gestes dans le vide. Elles sont pensionnaires du Centre international de Thiès, où est regroupée l’élite du continent, à 70 km à l’est de Dakar. Malgré la chaleur, Isabelle Sambou, Anta Sambou (pas de lien de parenté) et Safiétou Goudiaby s’entraîneront durant presque quatre heures aujourd’hui. Elles préparent les championnats du monde, qui auront lieu en septembre à Las Vegas (États-Unis). En 2016 viendront les Jeux olympiques. La pression monte. Les trois femmes ont la chance de pratiquer un sport qui leur est interdit dans la majeure partie du Sénégal.

 

 

 

 

La lutte traditionnelle, dont la pratique olympique est une variante, est ici le sport national. Loin devant le football. « La lutte remplit les stades de Dakar et, dans les campagnes, chaque village a son champion », explique Tandakha Ndiaye, journaliste sportif à la Radiodiffusion télévision sénégalaise (RTS). « Tout le monde se reconnaît dans ce sport, raconte Alioune Sarr, président du Comité national de gestion de la lutte (CNG). Quand un enfant gagne, c’est toute la famille qui est contente. »

Dans les rues de Dakar, les publicités sont omniprésentes à l’approche de l’affrontement entre Balla Gaye 2 et Eumeu Sène, deux stars des arènes. Au Sénégal, les grosses affiches brassent des dizaines de millions de F CFA. Chacun a son lutteur fétiche, suit ses combats et ses déclarations dans la presse. Les règles sont simples : il faut projeter son adversaire au sol – le terrasser, dans le jargon. Mais le spectacle ne s’arrête pas là, les combats sont précédés d’une préparation mystique. Chaque lutteur, habillé d’un pagne et bardé de grigris, a son marabout et se prépare en dansant parfois pendant plusieurs heures.

 

 

 

 

 

Malgré la popularité de la lutte traditionnelle, les combats restent réservés aux hommes. En 2013, une chaîne de télévision a voulu faire sensation en organisant une rencontre féminine à Demba Diop, la plus grande arène de Dakar. « Les gens n’ont parlé que de ça pendant trois mois, les réactions étaient très négatives », se souvient Oumar Diarra, journaliste au quotidien Direct Info. « Chez nous, les filles ne peuvent pas être dévêtues du fait de la tradition et de la religion », ajoute Alioune Sarr. Pour Lamine Sow, membre de l’administration du CNG, le fait que les femmes soient exclues des combats est aussi lié au mysticisme : « Elles ne peuvent pas approcher les lutteurs pendant leur préparation, car ça perturbe le travail des marabouts », avance-t-il.

 

 

 

 

 

 

Une exception existe pourtant chez les Diolas. Isabelle, Anta, Safiétou et les autres lutteuses de l’équipe olympique viennent toutes de Casamance. Évelyne Diatta, l’entraîneuse de l’équipe nationale féminine, est elle aussi originaire de la région. Elle explique que, « là-bas, les femmes ont presque l’obligation de pratiquer la lutte traditionnelle ; cela fait partie de notre culture, à l’inverse du reste du Sénégal ».

En diola, la lutte féminine a même un nom : ekolomodj. Les filles luttent dès le plus jeune âge, principalement dans le département d’Oussouye, à l’ouest de Ziguinchor. « Pendant la saison des pluies, de juin à septembre, tous les enfants luttent pour s’amuser après les récoltes du riz », raconte Évelyne.

Malgré cela, les femmes ont rarement l’occasion de s’affronter en compétition. En Casamance aussi les tournois entre villages sont réservés aux hommes. Seuls quelques événements prévoient des jours de combats féminins. C’est le cas des fêtes du roi d’Oussouye et, depuis peu, de deux festivals organisés autour de la culture diola.

Pour espérer combattre plus régulièrement, quelques lutteuses casamançaises se tournent vers la pratique olympique. La discipline leur permet d’avoir une structure pour s’entraîner et ne diffère que très peu de la lutte traditionnelle. Elle se pratique sur un tapis et, pour gagner le combat, il faut maintenir les épaules de son adversaire contre le sol.

 

 

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La région compte plusieurs centres d’entraînement, mais les moyens manquent pour espérer une plus grande professionnalisation. La plupart des clubs ne disposent pas d’un tapis adapté et n’ont parfois pas de salle attribuée. Comme à Diembering, où Alberto Diatta, entraîneur depuis 2011, se bat pour obtenir un toit – littéralement : sa « salle » n’en a pas et n’est pas utilisable. Ancien lutteur, il a déposé en personne une lettre au bureau du CNG, à Dakar. En retour, on lui a proposé de lui envoyer des maillots. Ses entraînements, il les organise donc sur la plage. « Dans la région, assure-t-il pourtant, il y a un véritable engouement pour la lutte olympique chez les filles, mais on n’est pas assez soutenus. » Difficile, d’ailleurs, d’évaluer le nombre de lutteuses concernées puisqu’elles « ne demandent pas de licence du fait qu’il n’existe pas de championnat », précise Ndiame Diop, directeur administratif du CNG.

 

 

 

 

 

La question de la professionnalisation par la pratique olympique revient souvent. Évelyne Diatta est l’une des premières à avoir pu faire carrière. Elle commence en 1997, l’année où le Sénégal participe pour la première fois à la compétition féminine du championnat d’Afrique. Un titre qu’elle remportera à trois reprises. Désormais, les meilleures lutteuses de la région peuvent espérer intégrer le centre de Thiès, ouvert en 2006. Les places sont chères, et la sélection est organisée par la United World Wrestling (UWW), la structure gestionnaire de la lutte à l’échelle internationale. « L’ouverture du centre a permis un développement de la lutte olympique, assure Évelyne Diatta. Beaucoup de filles veulent y aller pour vivre de leur passion. »

 

 

 

 

Isabelle Sambou, 35 ans et huit fois championne d’Afrique, en est pensionnaire depuis sa création. Sacrée meilleure lutteuse africaine de la décennie en février dernier, elle est entrée dans l’histoire de son sport. Titre après titre, mais aussi et surtout en terminant cinquième aux Jeux olympiques de 2012. Une belle performance pour la lutte sénégalaise. « On commence à me reconnaître dans la rue », sourit-elle. Isabelle Sambou est capitaine du centre d’entraînement de Thiès et de l’équipe nationale, hommes et femmes confondus. À son tableau de chasse s’ajoute le fait d’avoir été sélectionnée par l’UWW comme membre des « Super 8 », une campagne pour promouvoir la lutte féminine à travers le monde.

La lutteuse sait que les clichés ont la vie dure. « Les autres te voient comme un homme, raconte-t-elle. Mais je dis souvent aux plus jeunes qu’il ne faut pas avoir peur des préjugés, que la lutte est un sport et que nous sommes des sportives. » De son côté, Anta, 21 ans, explique que certaines de ses amies ne voulaient pas lutter. « Elles avaient peur que leur corps ne se transforme et de devenir trop musclées. »

 

 

 

À Thiès, loin du niveau de vie des lutteurs stars, Anta partage une chambre d’une dizaine de mètres carrés avec Isabelle. Une petite télévision est accrochée au mur. Dans le réfrigérateur, deux bouteilles de jus de bissap et de gingembre, faits maison. Affalée sur son lit après l’entraînement, Anta suit distraitement un match de football. À deux jours d’un combat qui s’annonce sensationnel entre les deux stars de la lutte sénégalaise, la jeune femme ne porte aucun intérêt au folklore qui entoure le « choc de l’année ». D’ailleurs, ce soir, elle ne regardera pas la télé. Demain, entraînement à 10 heures.

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