Immigration

Ce que les migrants nous disent de nous, Occidentaux

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Né à Kinshasa du temps du Zaïre, Éric Mukendi est arrivé en France en 1985, aujourd'hui, il enseigne le français dans un collège en banlieue parisienne.

Des migrants marchent le long d'un grillage qu'ils viennent de franchir dans l'espoir d'emprunter le tunnel sous la Manche entre la France et le Royaume-Uni. © Emilio Morenatti/AP/SIPA

À refuser de dresser le parallèle entre les migrants et les protestants qui fuirent la France, on se condamne à ne voir dans le migrant qu'un fou.

La manière dont les médias traitent du sujet des migrants est édifiante et en dit long sur nous, Occidentaux. Pour les médias, les migrants chatouillent la mauvaise conscience de la gauche, celle attachée à l’héritage des droits de l’Homme. La droite extrême quant à elle, n’a pas d’état d’âme. Au centre de l’échiquier politique, il ne reste que des discours au conditionnel.

Bref, sur le terrain intellectuel, nous sommes perdus. Nous le sommes encore davantage lorsqu’on tourne les yeux vers les migrants eux-mêmes. Ils sont prêts à tout pour venir chez nous et ça, les médias n’arrivent pas à le comprendre. Prendre des bateaux de fortune en se fiant à des passeurs sans moral, cela nous paraît aussi fou que de jouer à la roulette russe.

Il y a pourtant une époque, pas si lointaine, des « vrais gens » (pas des personnages de film), ici, en Occident, mettaient leur vie en péril lorsqu’il était question d’honneur.

Les migrants nous disent peut-être quelque chose sur nous

Pour nous, qui voyons le monde à partir de l’Occident, les migrants « ne devraient pas arriver ». Au sens propre, sur nos rivages, et au sens figuré. Tout simplement parce qu’on n’arrive pas à s’imaginer sur ces foutus bateaux. Et c’est là que les migrants nous disent peut-être quelque chose sur nous. La vie n’a de sens en Occident qu’avec un parachute. Ici, le risque est concevable mais seulement s’il a son remède et les prises de risque incalculées sont synonymes de folie.

Nous refusons de nous voir dans ces fous hagards. Nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas compatir. Nous n’avons pas le temps, la vie est compliquée ici et eux, non plus, ne peuvent pas nous comprendre. Alors, comment regarder les migrants ?

Toujours dans l’histoire de l’humanité, lorsque la terre ne permettait plus de croire en l’avenir, on partait

À ce petit jeu, semble-t-il, ils sont plus excusables que nous car d’une certaine manière, ils sont pris dans l’instinct et dans l’urgence, comme d’autres avant eux. Toujours dans l’histoire de l’humanité, lorsque la terre ne permettait plus de croire en l’avenir, on partait. Aussi bien les tribus de la préhistoire que celles de la bible, les Irlandais, les protestants, les hommes partaient, sans savoir ce que l’avenir réservait, les mains vides et le cœur plein d’espoir. En Australie. En Amérique.

Certes, les bateaux sur lesquels on embarquait au Havre ou sur les ports anglais étaient plus sûrs que ceux des passeurs mais l’envie de tenter sa chance ailleurs reste la même. En refusant ce rapprochement entre les migrants et les protestants qui fuirent la France, on se condamne à ne voir dans le migrant qu’un fou. Et on renonce à l’empathie qui est le vrai sens de la fraternité.

Mais plus que notre empathie, c’est notre admiration que les migrants méritent, à l’instar des premiers êtres qui se risquèrent à la position debout ou à quitter la terre-mère pour des territoires inconnus. On devrait les admirer comme on admire Stanley, comme on admire les Vikings qui quittèrent le Nord pour conquérir la Normandie. D’ailleurs, pour que cet exploit arrive, combien de drakkars on finit sous l’eau ? Qui nous dira qu’ils étaient fous ces guerriers qui affrontaient la mer sans savoir ce que leur réservait la fortune mais qui y allaient quand même ?

 

Les migrants, ces D’Artagnan au carré

Les migrants ne sont pas mus par une volonté de vivre moins forte et ils ont cet avantage certain de ne pas vouloir s’imposer par la force. Les migrants ne sont que des Rastignac puissance vingt mille. Ce sont des D’Artagnan au carré et ils vont dans « le sens de l’histoire » car il est parfaitement rationnel de quitter une terre où la vie n’est plus possible. C’est nous, Occidentaux, qui agissons comme si nous voulions sortir de l’histoire ou comme si nous voulions par un hybris inconscient et par des discours pseudo-rationnels, que l’histoire s’arrête après avoir assuré notre place au soleil, au détriment du reste de la planète.

Cette tribune ne prétend, en aucun cas, apporter une solution au problème des migrants. Je propose seulement de les voir pour ce qu’ils sont : à savoir des héros, comme nos ancêtres, qui peu importe le contexte, ont quitté une terre aride, les mains vides, le cœur plein d’espoir.

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