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Zone franc : 40 ans de coopération

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Économie

Dévaluation, émancipation

Dans cette chronique publiée en 1994, Albert Bourgi revient sur les conséquences historiques de la dévaluation.

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Mis à jour le 20 janvier 1994 à 17:52

Édouard Balladur et Anne Le Lorier, l’architecte de la politique française. © Giraudineau/JA

On dissertera sans doute encore longtemps sur la justification de la dévaluation du franc CFA, sur les avantages et les inconvénients pour les pays africains concernés de la première modification de la parité avec le franc français depuis 1948 ou encore sur les pressions auxquelles ont été soumis les quatorze Etats membres de la zone franc.

Comme il est fort probable que s’instaurent des débats controversés sur l’ampleur du taux de cette manipulation monétaire, sur le caractère brutal d’une mesure qui, bien qu’évoquée de façon récurrente depuis plusieurs années, a pris rapidement l’allure d’une injonction. Et, d’ores et déjà, nombreux sont les experts qui s’évertuent, tout en feignant de le regretter, à voir dans la dévaluation du franc CFA le seul moyen d’éviter la « descente aux enfers ».

Mais en analysant la portée de cette décision, les bailleurs de fonds prennent à peine le soin de tenir compte de l’environnement singulier dans lequel baignent les économies des Etats africains, d’intégrer dans leurs prévisions la structure de commerces extérieurs tournés essentiellement vers la France, ou encore l’état de délabrement des infrastructures industrielles.

En réalité, toutes ces interrogations sur les effets de cette dévaluation ou sur le contenu réel des fameuses mesures de compensation ont pesé de peu de poids face à l’obsession des institutions financières internationales à sortir de leurs « cartons » un vieux projet. Dès lors ont été balayés tous les doutes, pourtant légitimes, sur l’effet de stimulation qu’aura cette mesure sur les exportations africaines, toutes les craintes justifiées d’une inflation galopante et, d’une façon plus générale, toutes les questions sur une problématique relance de la production.

Durant les deux jours passés à Dakar, les dirigeants africains ont surtout pris la mesure du fossé séparant les grands discours sur la solidarité internationale de la réalité douloureuse des choses. La politique s’est très vite effacée devant les sombres calculs des financiers, et l’esprit de la coopération avec l’Afrique, naguère érigée par le général de Gaulle en grande ambition de la France, ne s’est guère retrouvé dans les lourds sacrifices demandés à l’Afrique.

Mais au-delà des considérations économiques, il convient désormais d’évaluer les retombées politiques et sociales d’un événement financier qui risque fort de provoquer à terme un véritable « tremblement de terre » dans les relations franco-africaines.

C’est peut-être la rupture définitve du cordon ombilical qui pesait encore sur les relations de plusieurs États africains et l’ancienne métropole.

L’une des caractéristiques de la zone franc consistait dans son autonomie et sa « déconnexion » des mécanismes mis en place par les grandes institutions financières multilatérales, et particulier le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Cette « autonomie » de la zone franc était d’ailleurs considérée par le général de Gaulle comme l’un des symboles les plus manifestes de l’« indépendance » de la politique africaine de la France et l’un des indicateurs concrets de son « rang » dans le monde.

La dévaluation du franc CFA, de ce point de vue, représente moins « un nouveau départ », comme l’a exprimé le ministre français de la Coopération, Michel Roussin, que la fin d’une époque. Quelques mois après avoir enregistré, sur le plan européen, l’échec de sa politique du « franc fort », Paris a dû se résigner à se rallier aux mesures préconisées depuis plusieurs années par la Banque mondiale et par le FMI. C’est là un signe qui ne trompe pas : dans le contexte d’une économie désormais mondialisée, la France, que ce soit sur le terrain de l’Europe ou sur celui de sa politique de coopération, ne dispose plus, comme par le passé, des moyens financiers de son indépendance. C’est là le point d’aboutissement d’une évolution que reflète déjà, par ailleurs, l’insertion de plus en plus affirmée de la politique africaine de Paris dans le cadre de l’Europe des Douze.

Le 11 janvier 1994, Paris, en dépit de « l’habillage » négocié à Dakar (adoption de« mesures d’accompagnement», notamment la réduction des dettes, au demeurant limitées dans leur portée réelle), s’est donc largement débarrassé de son fardeau africain en « livrant » ses partenaires de la zone franc aux institutions financières multilatérales. La France, dès septembre 1993, avait d’ailleurs annoncé son changement politique, dans une lettre adressée par le Premier ministre français, Edouard Balladur, aux chefs d’Etat des pays membres de la zone franc.

À ce lâchage, la France, et c’est plus grave psychologiquement, a ajouté la désinvolture dans la manière. Les quatorze partenaires de la France ont été convoqués à Dakar non pour négocier, mais pour être mis en présence d’un« fait accompli». Ce diktat de Paris et du FMI a provoqué parmi les chefs d’Etat et de gouvernement présents dans la capitale sénégalaise des réactions très vives qui ne manqueront pas d’influer sur le cours futur des relations franco-africaines.

En termes diplomatiques, la dévaluation du franc CF A se traduira vraisemblablement par une perte d’influence de la France en Afrique noire, une remise en cause du soutien que les capitales africaines accordaient traditionnellement aux positions françaises dans les enceintes internationales. S’y ajouteront probablement une volonté plus grande de diversification de leurs partenaires économiques de la part des pays africains (avec une ouverture délibérée en direction du Japon et des Etats-Unis), un rapprochement avec les Etats africains anglophones (en particulier le Nigeria) et, enfin, la fin du« traitement» préférentiel dont bénéficiaient les entreprises françaises dans certains secteurs, en particulier celui de l’énergie.

Les Etats africains, quant à eux, vont devoir dans l’immédiat se débattre avec les retombées sociales de la dévaluation, qui vont être dramatiques pour certaines franges de la population, notamment urbaines. Un train en cachant un autre, il est par ailleurs clair que la dévaluation prélude au renforcement des politiques d’ajustement structurel, ce qui signifie une exacerbation prévisible des tensions sociales sur le continent.

Face à cette situation, les dirigeants africains doivent, à l’instar de Paris, se convertir au «réalisme» : diminuer le train de vie de l’appareil d’Etat, mettre ce dernier au service des besoins des populations, promouvoir l’intégration économique régionale et continentale, bref, se prendre en charge, au sens propre du terme. A cet égard, la dévaluation du franc CFA aura peut-être en dernier ressort un effet de catharsis, celui d’émanciper mentalement les dirigeants africains de leurs relations avec Paris, et, ainsi, de couper définitivement le cordon ombilical qui depuis plus de trois décennies continue de peser sur les relations de leurs Etats avec l’ancienne métropole.