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Milieux d’affaires africains : cherchez la femme !

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Malgré les beaux discours, les chiffres sont formels : les cercles de pouvoir des grands groupes restent largement hermétiques aux Africaines. Si bien qu'un nombre croissant d'entre elles ont décidé de prendre les choses en main. Enquête.

« Elles viennent du Kenya, du Sénégal, d’Éthiopie, de Zambie ou encore d’Afrique du Sud… Il y en a une quantité ! Et ce phénomène n’existait pas il y a quinze ans. Elles montent en flèche aujourd’hui. » Jacqueline Franjou, vice-présidente du Women’s Forum, n’en revient pas : les femmes d’affaires africaines sont chaque année de plus en plus nombreuses à se presser au grand rendez-vous mondial des femmes de pouvoir, dont la huitième édition se tient du 10 au 12 octobre à Deauville (France).

PDG, directrices générales, cadres dirigeantes… Loin des clichés de l’Africaine cantonnée au microcrédit et au commerce informel, certaines d’entre elles occupent désormais de très hauts postes au sein des grandes entreprises du continent. Les organisateurs du « Davos au féminin » songent d’ailleurs sérieusement à organiser une édition africaine du Women’s Forum, comme au Brésil en juin dernier…

Loin des clichés de l’Africaine cantonnée au microcrédit et au commerce informel, certaines d’entre elles occupent désormais de très hauts postes au sein des grandes entreprises du continent.

Domination masculine

Malheureusement, Deauville n’est pas Dakar, Casablanca, Lagos ou Nairobi. Et les chiffres restent imperméables aux beaux discours : dans les conseils d’administration des vingt-cinq plus grandes capitalisations africaines (hors Afrique du Sud), seul un membre sur dix est une femme. Pis, onze de ces groupes ne comptent pas la moindre représentante féminine. « Lorsqu’on travaille à des niveaux de direction, y compris en Europe, il y a toujours une domination masculine. Mais en Afrique, cette dimension est beaucoup plus importante », confirme Paul Mercier, directeur général de Michael Page Africa, l’un des cabinets de recrutement internationaux les plus actifs sur le continent.

Dans le secteur privé africain, une femme salariée sur vingt-six occupe un poste de direction, contre un homme sur cinq, selon des chiffres publiés par la Banque mondiale (« Enquête sur les entreprises 2010 »). Alioune Gueye, PDG du groupe marocain de conseil Afrique Challenge et fin connaisseur des entreprises du continent, abonde dans le même sens : « À l’Africa Singapore Business Forum [les 29 et 30 août à Singapour, NDLR], sur environ 400 personnes, je pouvais compter les Africaines sur les doigts de la main ! »

Membre du conseil d'administration Groupe Elloumi (1,08 milliard d'euros de chiffre d'affaires). DRSelma Elloumi Rekik : « La Tunisie est mieux lotie »

« Hommes ou femmes, nous sommes tous égaux devant le travail. À compétences égales, l’accès aux postes de management est plus difficile pour les femmes dans le privé que dans le public. Mais cette tendance est en train de s’infléchir : il est indéniable qu’aujourd’hui les femmes sont présentes à des postes clés dans tous les domaines.

La Tunisie a été le premier pays arabe à avoir une femme présidente du patronat, et les femmes chefs d’entreprise y sont très actives. Nous sommes mieux loties que d’autres, mais il faut continuer à encourager les femmes à entreprendre. » F.D.

Plafond de verre

Les difficultés que rencontrent les femmes du continent pour accéder aux postes de direction dans le milieu des affaires sont multiples. En plus des paramètres socioculturels souvent évoqués à raison (patriarcat des sociétés, préjugés sur le leadership féminin, regard de la société…), s’ajoutent des barrières plus directes et concrètes. Abdoulaye Binate, directeur des ressources humaines de l’agro-industriel Sifca, premier groupe privé de Côte d’Ivoire, constate : « Le concept de « plafond de verre » dans le haut de la pyramide organisationnelle des entreprises, bien connu dans le monde, s’applique également aux entreprises africaines. » Selon ce principe, il existerait au sein des entreprises un ensemble d’obstacles, plus ou moins visibles, qui conduiraient à écarter rapidement les femmes des positions de pouvoir. Au premier rang de ceux-ci : les modes de cooptation et de promotion. « Ce sont des mécanismes qui ne disent pas leurs noms mais que les hommes manient avec brio », déplore Alioune Gueye.La faible représentation des femmes dans le milieu des affaires est aussi à chercher à la source, au niveau du nombre de candidatures et du vivier de talents féminins existant. « On note certes une augmentation des profils de femmes dirigeantes dans les CV reçus, mais les proportions restent inférieures à 10 %, les taux oscillant généralement entre 5 % et 8 % », observe Abdoulaye Binate. Le décalage est presque structurel et les dés comme pipés. La scolarité des filles étant un processus enclenché tardivement et plus difficilement que celui des hommes, les femmes sont aujourd’hui moins nombreuses à pouvoir prétendre à de hauts postes. L’accès à l’éducation et à une formation universitaire reste donc un défi fondamental pour favoriser l’arrivée des femmes aux plus hautes responsabilités au sein des grandes entreprises.

L’exemple des Africaines habituées des cercles de décision économiques suit d’ailleurs une logique imparable. Formées initialement sur le continent, elles ont toutes ou presque poursuivi leur formation à l’étranger, dans les plus prestigieuses universités américaines ou européennes (Harvard, université de Chigaco, London Business School…). Maïté Yog, présidente de l’African Business Club, une association parisienne qui regroupe diplômés et étudiants africains issus des grandes écoles françaises, note que « 37 % des adhérents sont des femmes ». Un chiffre encourageant pour l’avenir.

Laurence do Rego : « Les mentalités évoluent »

« Avec Evelyne Tall [directrice générale déléguée, NDLR], nous avons la chance de travailler dans un groupe qui met un point d’honneur à promouvoir la femme. À compétences égales, le traitement est le même pour les deux sexes : salaires, respect des autres collègues, exigences professionnelles. Le plus jeune directeur général du groupe est une femme. La pression, nous nous la mettons nous-mêmes pour montrer l’exemple à la jeune génération.

Administratrice exécutive Finances & Risques Ecobank (923 millions d'euros de produit net bancaire). © Vincent Fournier/JAEn Afrique de manière générale, il reste certainement du chemin à parcourir, mais il est évident que les mentalités évoluent. Un nombre croissant de femmes occupent des postes de premier plan, aussi bien en politique que dans les entreprises. Certains chefs d’État et des grands patrons montrent l’exemple, et passent parfois par des textes pour obliger les institutions et les sociétés à donner plus de place aux femmes.

Ce problème n’est pas spécifique à l’Afrique. En France, où j’ai travaillé entre 1981 et 2002, il était encore plus difficile pour une femme de s’imposer, et lorsqu’on y arrivait, c’était souvent pour un salaire inférieur à celui des hommes. Dans ce pays, une loi prévoit désormais que les conseils d’administration des grandes entreprises comptent 20 % de femmes en 2014 et 40 % en 2017. C’est dommage qu’on soit obligé d’utiliser la manière forte, mais l’essentiel est d’y arriver. » S.B.

Mention aux banques

« Il n’y a pas de hasard, souligne Paul Mercier, de Michael Page Africa. Lorsque vous obtenez un MBA à l’université de Columbia [New York], le fait que vous soyez une femme ou non ne changera pas grand-chose ! Vous serez embauchée par une grande banque, par exemple, et elle vous mettra le pied à l’étrier. » Le secteur financier africain, qui recrute ses talents les plus prometteurs dans les grandes écoles internationales, est d’ailleurs l’un des plus avancés sur le continent en termes de féminisation du management. Les banquières représentent ainsi 71 % des 456 femmes évoluant dans les cercles de direction des principales entreprises africaines. Chez Ecobank, deuxième banque d’Afrique de l’Ouest, 44 % des employés et 31 % des cadres sont des femmes.

Sans doute inspirées par l’exemple de Maria Ramos, grande patronne sud-africaine à la tête d’Absa, deuxième banque du continent, ou par celui de Wendy Luhabe, qui lança dès les années 1990 un fonds d’investissement pour les businesswomen sud-africaines, un nombre croissant de femmes ont décidé de prendre les choses en main. Nicole Gakou, présidente de l’Union des femmes chefs d’entreprise du Sénégal et elle-même patronne d’une imprimerie et d’une maison d’édition, explique avoir mis en place ce réseau pour créer de « l’entraide ». « On ne se retrouvait pas dans les préoccupations des hommes. Nous sommes pour la plupart des mères de famille, donc notre degré de contrainte est plus élevé », concède-t-elle. Graça Machel, épouse de Nelson Mandela, a également fondé, en 2009, New Faces New Voices, un réseau de professionnelles de la finance.

Quid des quotas ?

La Banque africaine de développement (BAD) multiplie aussi les projets, comme l’initiative Femmes africaines chefs d’entreprises. « Il y a un besoin immense pour les jeunes femmes d’être parrainées et aidées par les femmes qui ont réussi, pour qu’elles puissent marcher dans leurs pas et atteindre plus rapidement leurs objectifs », explique Lucy Kanu, une jeune Nigériane, directrice générale de l’ONG Idea Builders Initiative.

La présence de femmes dans les élites du pouvoir politique est également vue comme un facteur positif. Mais en Afrique comme ailleurs dans le monde, la question des quotas divise. Pour beaucoup, ils permettraient d’imposer radicalement et rapidement une parité dans les entreprises. Pour d’autres, leur capacité à changer les mentalités est encore à prouver. Le débat est ouvert.

Salwa Idrissi Akhannouch : « Une présence rentable »

PDG Groupe Aksal (180 millions d'euros de chiffre d'affaires). DR« Être une femme ne m’a jamais paru un obstacle dans ma carrière. Le fait d’être la fondatrice d’un tel groupe projette une image positive qui peut créer un engouement. Cela m’a permis d’attirer et de recruter parmi les meilleurs profils féminins du Maroc et de mobiliser des compétences dans divers métiers de la mode. Chez Aksal – et ce n’est pas une volonté calculée -, nous avons autant d’hommes que de femmes, à tous les niveaux. C’est en très grande partie lié au secteur [mode et distribution, NDLR] dans lequel le groupe évolue, mais cela produit en tout cas des synergies extraordinaires.

Ce n’est pas parce que la parité est formalisée politiquement qu’elle devient de fait réellement appliquée. C’est avant tout une question d’évolution des mentalités. Il a été démontré à maintes reprises que la présence de femmes à des postes de direction entraîne souvent une meilleure rentabilité de l’entreprise, et c’est bien pour cela que nous recrutons autant de femmes. » C.L.B.

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