Sécurité

Tunisie : Abou Iyadh, victime collatérale du raid américain en Libye ?

Abou Iyadh est considéré comme l’organisateur de l’attaque contre l’ambassade des États-Unis, à Tunis, le 14 septembre 2012. © DR

Il était l’ennemi public numéro un en Tunisie. Le chef de l’organisation Ansar al-Charia, Seifallah Ben Hassine, plus connu sous son nom de guerre, Abou Iyadh, 51 ans, aurait, selon toute vraisemblance, trouvé la mort en Libye, le 14 juin, lors de l’attaque d’un drone américain qui visait le convoi du terroriste Mokhtar Belmokhtar.

Belmokhtar, l’ancien émir borgne d’Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) aurait miraculeusement survécu. Mais nombre de leaders de la mouvance jihadiste implantée en Libye figureraient parmi les victimes de ce raid : toutes devaient assister à une importante réunion de coordination. On avait perdu la trace d’Abou Iyadh depuis deux ans. Mais on savait qu’il s’était probablement réfugié dans le Sud de la Libye, qui servait de sanctuaire au groupe de Belmokhtar. Et ses affinités avec Aqmi étaient connues. Rien d’étonnant, donc, à sa présence dans le convoi.

Des tests ADN, menés par les Américains après la frappe du drone, ont permis d’établir l’identité d’Abou Iyadh, et l’information a été communiquée aux Tunisiens le 2 juillet. Un certain scepticisme régnait cependant : ce n’est pas la première fois que l’insaisissable émir salafiste est donné pour mort. Fin décembre, on avait déjà annoncé sa capture, en Libye, par les forces spéciales américaines, et son exfiltration sur un navire en Méditerranée…

Victime collatérale d’un raid qui ne le visait pas directement, Abou Iyadh n’en était pas moins un homme à abattre pour Washington, car il est considéré comme l’organisateur de l’attaque contre l’ambassade des États-Unis, à Tunis, le 14 septembre 2012. C’est à cette date qu’il est passé à la clandestinité. À l’époque, il avait littéralement ridiculisé les forces de sécurité tunisiennes, en allant à l’enterrement d’un de ses partisans, alors qu’il était activement recherché par la police.

Une véritable légende chez les jihadistes

Quelques jours plus tard, il assistait, sous bonne escorte, à la prière du vendredi en plein centre-ville de Tunis, à la mosquée Al Fath, bastion salafiste notoire… Pour éviter un affrontement sanglant avec les salafistes, la police reçut l’ordre du ministre de l’Intérieur de l’époque, l’islamiste Ali Laârayedh, de laisser repartir le fugitif. Il s’était volatilisé après cet ultime pied de nez. Un épisode peu glorieux qui a contribué à alimenter la thèse de la connivence entre Ennahdha et les salafistes radicaux.

Abou Iyadh était une véritable légende dans la galaxie jihadiste. Né à Menzel Bourguiba, l’ex-Ferryville, non loin de Bizerte, il a rejoint, très jeune, le Mouvement de la tendance islamique, l’ancêtre d’Ennahdha, et frayé avec sa branche armée. Traqué par la police de Ben Ali, il s’installe au Maroc, à Oujda, où il étudie le droit islamique, et où il prend femme, avant de gagner la Grande-Bretagne. Il succombe à l’appel du jihad afghan, s’établit dans les camps d’entraînement d’Al-Qaïda. Il rencontre Oussama Ben Laden près de Kandahar. De là, il participe à la fondation du GCT, le Groupe combattant tunisien, avec son compère, Tarek Maâroufi. Les deux hommes participent aux préparatifs de l’acte inaugural des attaques du 11 septembre 2001 : ils sont les commanditaires de l’assassinat du commandant Massoud, le 9 septembre, deux jours avant le massacre de New-York. Un fait d’armes qui leur vaut d’être inscrits sur la liste des terroristes les plus dangereux par l’ONU. Devenu clandestin, Abou Iyadh est arrêté en Turquie en 2003, et extradé vers la Tunisie, où il écope d’une peine de 43 ans de prison.

Pendant 18 mois, il embrigade et recrute, profitant du chaos de la transition et du laxisme général.

La révolution tunisienne marque le début de la deuxième vie de Seifallah Ben Hassine. Comme des centaines d’autres condamnés pour faits de terrorisme, il bénéficie de l’amnistie générale de février 2011. Relâché, il ne chôme pas. Avec l’aide de l’idéologue aveugle El-Khatib El Idrissi, et d’un prédicateur fruste, Abou Ayoub, il créé Ansar al-Charia, qui s’impose, très rapidement, comme la principale mouvance salafiste tunisienne. Pendant 18 mois, il embrigade et recrute, profitant du chaos de la transition et du laxisme général. Il organise deux rassemblements spectaculaires, à un an d’intervalle, dans la ville sainte de Kairouan.

Cellules dormantes

Parallèlement, des cellules dormantes sont disséminées, un peu partout sur le territoire, stockant des armes récupérées dans l’arsenal libyen de Kadhafi, pour préparer la séquence insurrectionnelle. Celle-ci débute véritablement à la fin 2012, lors des premières escarmouches sur les hauteurs du mont Chaâmbi, quand des policiers et des soldats sont pris pour cible par des djihadistes de la katiba Oqba Ibn Nafaâ, ayant fait allégeance à Al Qaida. Les assassinats politiques, destinés à faire avorter la transition et plonger le pays dans le chaos, constituent la deuxième étape de cette stratégie. Coup sur coup, deux opposants, Chokri Belaïd, le 6 février 2013, et le député Mohamed Brahmi, le 25 juillet, sont criblés de balles par des terroristes d’Ansar al-Charia, sur instruction d’Abou Iyadh.

L’ironie aura voulu que ces actions finiront par provoquer le départ du pouvoir d’Ennahdha et, in fine, la victoire des modernistes de Nidaa Tounes aux élections de l’automne 2014. Rien ne permet pour l’instant de penser qu’Abou Iyadh ait pu être impliqué dans la préparation des derniers attentats dramatiques, ceux du Bardo et de Sousse, qui portent la marque de Daesh. Quoi qu’il en soit, si l’information de sa mort venait à être définitivement confirmée, ce serait un rude coup psychologique porté la mouvance jihadiste tunisienne…

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