Energie

Algérie : le pétrole, le gaz et les dessous de l’Histoire

Ministre de l'Industrie et de l'Énergie jusqu'en 1979, Belaïd Abdesselam est un acteur et un témoin clé de cette période.

Ministre de l'Industrie et de l'Énergie jusqu'en 1979, Belaïd Abdesselam est un acteur et un témoin clé de cette période. © Omar Sefouane/JA

Dans son dernier livre, Belaïd Abdesselam, le premier patron de Sonatrach, devenue première entreprise du continent, revient sur les grandes étapes de la nationalisation des hydrocarbures. Il en dévoile des aspects inédits.

Nul n’était mieux placé que Belaïd Abdesselam pour raconter « comment les Algériens ont gagné la bataille de la récupération du pétrole et du gaz », sous-titre du livre Le Pétrole et le gaz naturel en Algérie, que vient de publier l’ancien chef du gouvernement (de juillet 1992 à août 1993). Délégué aux affaires économiques auprès de l’exécutif provisoire au moment de l’indépendance, en juillet 1962, puis ministre de l’Industrie et de l’Énergie jusqu’en 1979 et, à ce titre, acteur majeur de cette période méconnue, Belaïd Abdesselam témoigne des circonstances qui ont prévalu à la définition de la stratégie visant à récupérer les richesses du sous-sol et à créer l’industrie pétrolière algérienne.

De ses rapports avec les deux présidents de la République avec lesquels il a collaboré (Ahmed Ben Bella et Houari Boumédiène) au déroulement des négociations pétrolières algéro-françaises, de janvier 1964 à juillet 1965, le premier directeur général de Sonatrach – poste qu’il cumulait avec son portefeuille ministériel – rapporte avec moult détails les premiers pas du groupe pétrolier public, devenu aujourd’hui un géant mondial.

Anecdotes

À coups d’arguments probants, il démonte certaines légendes, telle celle qui laisse entendre que l’ex-Premier ministre Sid Ahmed Ghozali aurait été l’artisan des réussites de Sonatrach (qu’il dirigea de 1966 à 1977), et sort de l’anonymat les dizaines de pionniers de l’industrie pétrochimique algérienne – géologues, ingénieurs, gestionnaires… – ayant apporté leur savoir-faire aux premières heures de l’indépendance et au moment de la nationalisation des hydrocarbures, en février 1971.

Belaïd Abdesselam évoque les plus grands dossiers ayant secoué le secteur pétrolier au cours des deux premières décennies de l’Algérie indépendante : la controverse autour du rôle de l’économiste français Gérard de Bernis, les échanges aigres-doux avec le gouvernement français à la veille des nationalisations, les dessous du contrat signé avec la firme américaine El Paso pour la fourniture de 10 milliards de mètres cubes de gaz ou encore la polémique autour des contrats de réalisation de type « clés en main ».

L’inquiétude majeure était que l’OAS fasse sauter les installations pétrolières du Sahara.

Père de la controversée industrie « industrialisante » des années 1970, Abdesselam en profite aussi pour faire quelques mises au point historiques et politiques et défendre son bilan. Truffé d’anecdotes et de documents inédits, son récit intéresse autant les chercheurs que les passionnés d’histoire du pétrole… et de politique. En voici quelques morceaux choisis. 

L’exécutif provisoire algérien et la politique pétrolière (mars-septembre 1962)

Pour nous, la préoccupation majeure et lancinante avait pour cause la rumeur répandue que l’OAS projetait de faire sauter toutes les installations pétrolières du Sahara, les puits de pétrole et de gaz en particulier. Une rumeur similaire promettait, en même temps, de faire sauter toutes les centrales électriques et tous les barrages d’Algérie, avant […] la proclamation de l’indépendance de notre pays. En face de telles menées, réelles ou supposées, nous nous sentions complètement démunis au sein de l’Exécutif provisoire. En effet, à quoi bon envoyer des unités de l’ALN ou de la force locale pour protéger toutes ces installations et tous ces ouvrages, puisque le danger provenait plutôt et surtout de l’intérieur, c’est-à-dire de ceux-là mêmes qui en assumaient le fonctionnement. […] En fin de compte, pour affronter ce problème de sécurité et tenter de lui trouver une solution appropriée dans la situation que nous vivions à l’époque, je dus me résoudre à en parler aux responsables français encore en place en ces deux secteurs vitaux de la vie de notre pays dans le domaine de l’énergie : l’électricité et les hydrocarbures. Le premier auquel je m’étais adressé et que j’avais convoqué dans mon bureau, fut Marcel Weckel, directeur général de Électricité et Gaz d’Algérie (EGA), organisme que nous devions remplacer par la suite par l’entreprise nationale Sonelgaz. Durant les circonstances troublées et tragiques vécues par l’Algérie pendant les semaines qui ont précédé le jour de la proclamation de son indépendance, l’EGA passait pour un bastion des partisans de « l’Algérie française » et de la sinistre OAS. En même temps, Marcel Weckel était donné dans les milieux algérois comme l’un des responsables des groupes européens opposés à l’indépendance de l’Algérie, voire comme l’un des chefs de la mouvance OAS. Cela pour dire que pour Marcel Weckel venir dans mon bureau n’a pas été une épreuve agréable […]. Assister à la mise en route du processus devant conduire à l’indépendance de l’Algérie et à la remise aux nouvelles autorités de notre pays des dossiers des installations dont il avait la charge avait dû être pour lui une véritable crucifixion morale. Et a fortiori être tombé, du fait de la répartition des compétences au sein de l’Exécutif provisoire, sous le ressort d’un département placé sous la direction d’un représentant des « fellaghas », a probablement revêtu pour lui le caractère d’une épreuve additionnelle qui n’aurait pas manqué d’aviver davantage sa souffrance intérieure.

Néanmoins, notre première prise de contact et notre entrevue se sont déroulées de manière correcte, dans un respect mutuel distant, mais empreint d’une courtoisie parfaite. Dès que j’avais commencé à aborder dans mes propos le problème de la sécurité des installations relevant de l’EGA, mon interlocuteur avec un ton aussi ferme que déférent et s’exprimant d’une manière qui laissait percer clairement le sentiment d’un homme conscient d’exercer une autorité sûre d’elle-même, m’avait tenu les propos suivants : « Je vous donne ma parole d’honneur que rien ne sera touché et qu’il ne sera porté atteinte à aucune des parties composant les installations d’EGA. » […] L’engagement pris par Marcel Weckel autant que la correction de ses propos et la courtoisie de son attitude m’avaient amené à comprendre que je n’avais plus à me préoccuper de ce qu’il allait advenir de l’outil industriel électrique de l’Algérie après notre indépendance. En fait, j’inaugurais avec Marcel Weckel une coopération qui devait s’avérer non seulement correcte et continue, mais aussi positive et fructueuse, même après la proclamation de notre indépendance. Avec les quelques cadres que nous avons désignés de notre côté pour la prise en charge de nos installations électriques, celui qui allait devenir l’ancien directeur général de l’EGA avait contribué à faire de la transition suivie par le passage de l’EGA des mains de ses anciens dirigeants à celles de ses nouveaux responsables algériens une réussite servant de modèle aux autres transitions que nous avons eu les uns et les autres à conduire au moment où il fallait mettre en place nos propres institutions pour assurer la gestion des affaires du pays. À des années de distance, je ne regrette pas d’avoir fait confiance à cet homme. […] L’oeuvre accomplie par Marcel Weckel ainsi que les opérations qu’il a eu à mener avaient constitué une référence de choix pour ce qui allait désormais s’instaurer sous la forme d’une coopération entre nos deux États l’Algérie et la France. […] »

Sonatrach sur ses deux jambes (1963-1966)

Dans l’un de ses écrits récents et même à travers certaines de ses déclarations passées, Sid-Ahmed Ghozali avait indiqué que lors de sa nomination à la direction générale de Sonatrach, il avait pris en charge cette société alors qu’elle était encore au berceau. Il est presque naturel et pour moi compréhensible que n’importe quelle personne éprouve le besoin de se saisir du premier tréteau qui s’offre à sa portée pour se hisser à la hauteur d’une taille qui n’est pas la sienne. De telles gesticulations sont admises dans les jeux de la comédie ; mais elles frisent l’impudence quand on prétend écrire pour l’histoire, ou à tout le moins pour apporter un témoignage à nos jeunes générations. Dans le cas de Sonatrach, cette impudence prend un caractère qui mérite d’être relevé […].

Quand Ghozali a pris la direction de Sonatrach, celle-ci était déjà sortie du berceau.

 

Au moment où avaient paru les décrets signés par le Président Ben Bella, le premier daté du 31 décembre 1963 créant Sonatrach, le second daté du 4 avril 1964 me nommant à sa direction, cette société était encore vraiment dans les limbes. Son premier objet avait été de mettre un interlocuteur algérien en face de l’entreprise étrangère qui allait prendre en charge les travaux de construction du pipe-line Haoud el-Hamra – Arzew. Sonatrach était également appelée à constituer du côté algérien le partenaire des banques qui apportaient les fonds destinés au financement desdits travaux. Il y avait lieu de créer une entité juridique représentant les intérêts de l’État algérien engagés alors dans cette affaire du troisième oléoduc algérien. Comme on le sait, l’examen des offres reçues tant pour la réalisation de ces travaux que pour leur financement avait été confié à des équipes formées de cadres puisés aussi bien au sein de la direction de l’énergie et des carburants qu’au cabinet du ministre de l’Économie nationale, dans l’Organisme saharien et en diverses directions et organisations relevant des structures du ministre des Finances. Sid-Ahmed Ghozali lui-même comptait parmi les membres de ces équipes. Comme je l’ai déjà signalé, le choix de la commission issue de toutes ces équipes s’était porté sur la Compagnie anglaise Constructors John Brown (CJB). La signature même le 18 juillet 1964 du contrat de construction du pipe-line avait donné à la Société qui ne portait pas encore le sigle Sonatrach le substitut matériel attestant de son existence en tant qu’organisme solidement constitué. Quelques semaines après la signature du contrat avec CJB, le Président Ben Bella avait procédé, le 28 septembre 1964, à Laghouat à l’inauguration des travaux de construction du pipe-line. La cérémonie et les manifestations auxquelles avait donné lieu cette inauguration constituaient en elles-mêmes une marque concrète que Sonatrach était bien sortie de son berceau, qu’elle se tenait solidement sur ses deux jambes et qu’elle entamait la marche fulgurante vers son destin de grande entreprise algérienne d’une envergure internationale perceptible et incontestée. Il est exact qu’au niveau central, l’existence de Sonatrach n’avait pas encore pris corps ; mais sitôt le contrat de construction de l’oléoduc conclu, des équipes s’étaient formées d’abord pour en suivre ou conduire la réalisation et ensuite pour en assurer l’exploitation. La surveillance et le suivi des travaux de réalisation avaient été assumés par Chérif Ouabdesselam, ingénieur venant des travaux publics. L’équipe formée autour de lui était sortie de cette opération riche d’une expérience solide et féconde qui lui avait permis de prendre en charge immédiatement la réalisation de la deuxième phase du pipe-line d’Arzew et de mener en même temps celle de l’oléoduc Beni Mansour – Alger destiné à approvisionner en pétrole brut la raffinerie d’Alger à partir de la canalisation Sopeg qui, ainsi qu’on le sait, transportait du pétrole de Hassi Messaoud jusqu’au port de Bejaïa. […] De cette équipe devait se constituer, plus tard, au sein de Sonatrach, une entreprise de réalisations industrielles plus connue sous le nom de Altra qui devait affirmer son sérieux et sa compétence au-delà du secteur propre à Sonatrach. Cette entreprise surgie de l’expérience industrielle de Sonatrach allait devenir un partenaire recherché aussi bien par les autres secteurs de l’économie du pays que par les entreprises étrangères qui trouvaient en elle un sous-traitant réputé par sa solidité et pour l’exécution satisfaisante des travaux qu’elles devaient mener en Algérie.

Le résultat ainsi enregistré par Sonatrach dès les premiers moments de son existence était déjà un acquis tangible aux yeux de tous quand Sid-Ahmed Ghozali avait pris la direction générale de Sonatrach. Celle-ci était donc bien sortie de son berceau. » […] »

Il était une fois El Paso

Des négociations avaient été engagées essentiellement avec les sociétés pétrolières étrangères anglo-américaines dont les intérêts avaient été nationalisés en vue de déterminer l’évaluation de leur indemnisation. La société américaine El Paso détenait une participation substantielle dans le gisement de Rhourde-Nouss […]. J’avais indiqué à Nordine Aït Laoussine d’aviser les représentants de la société El Paso que nous serions disposés à leur consentir une indemnisation bien satisfaisante, si elle acceptait de réaliser avec nous en Algérie un ensemble pétrochimique important de taille internationale dont la production serait destinée principalement à l’exportation. Quelques jours plus tard, Nordine Aït Laoussine m’avait informé que les dirigeants de la société El Paso lui avaient fait savoir que leur société n’était pas intéressée à réaliser un projet pétrochimique en Algérie, mais que, par contre, ils étaient disposés à étudier avec Sonatrach le lancement et la réalisation d’un grand projet d’exportation de gaz naturel algérien sur le marché américain d’une capacité de dix milliards de m3/an. Je lui avais donné mon accord […]. J’avais informé immédiatement le Président Boumediene de la proposition émanant de la société américaine. Il m’avait avisé aussitôt de son accord pour nous engager dans une telle opération, bien évidemment suivant des conditions allant convenablement dans le sens de nos intérêts et de notre politique de valorisation de nos ressources en gaz naturel. Quand Nordine Aït Laoussine avait réussi à convenir avec les représentants de la Société El Paso des bases essentielles et des modalités selon lesquelles cette opération devait être lancée entre Sonatrach et la société américaine, j’avais désigné Sid-Ahmed Ghozali […] afin de finaliser la rédaction du contrat à signer avec El Paso. Au bout de négociations ardues qui s’étaient déroulées tant à Alger qu’à Paris ou aux États-Unis, Sid-Ahmed Ghozali avec l’assistance de Nordine Aït Laoussine et d’autres membres de la direction de Sonatrach parmi lesquels figurait le regretté Othmane Khouani avait réussi à mettre au point définitivement l’accord de vente convenu avec la société El Paso. Cet accord devait être concrétisé par un protocole signé le 15 juillet 1969 et par un contrat signé le 9 octobre 1969.

Le contrat signé avec l’américain El Paso avait suscité une réaction violente des Français.

Ce nouvel accord avec une société américaine, présentée à l’époque par la presse spécialisée française comme la plus grande société gazière du monde, avait eu un impact aussi considérable sinon plus considérable encore que l’accord conclu presque une année auparavant avec la société Getty Petroleum Company. D’abord parce qu’il concrétisait d’une manière plus que confortable l’un des objectifs de notre politique nationale en matière de valorisation de nos hydrocarbures : assumer par nous-mêmes cette valorisation. Ensuite, parce qu’il était survenu au moment où les discussions entamées avec la France pour la fourniture à celle-ci de trois milliards de m3/an de gaz naturel algérien étaient enlisées dans une sorte d’impasse provoquée par le refus français d’accéder à des demandes légitimes mentionnées du côté algérien pour la finalisation du contrat à conclure avec Gaz de France. Ces discussions avaient achoppé sur le refus des négociateurs français d’admettre l’indexation du prix de vente de ce gaz alors que le contrat concernant la vente de ce gaz devait s’étaler sur une période de vingt années. En outre, les négociateurs français avaient exigé que le franc français fût la monnaie dans laquelle devait être libellé ce prix. Cela avait donné lieu […] à un incident assez cocasse entre le négociateur français et moi-même. D’autre part, la signature du contrat avec une société aussi considérable qu’El Paso, et la fourniture au marché américain d’une quantité aussi importante de gaz naturel, avait mis fin définitivement à la thèse du gaz naturel « captif » du marché européen, du marché français en particulier, thèse répandue alors, surtout à notre intention, par les pétroliers français.

Du côté de ces pétroliers français, le contrat signé avec la société El Paso avait suscité une réaction violente et stupéfaite, au point que l’un des leurs s’était rendu aux États-Unis pour reprocher aux dirigeants de la société El Paso d’avoir traité avec les Algériens sans passer par la France en leur promettant que les Français agiraient et finiraient par obtenir l’annulation du contrat signé avec Sonatrach. Malheureusement, si toutes les manoeuvres déployées aussi bien par le gouvernement de Paris que par les pétroliers français en vue d’empêcher l’entrée en vigueur, puis la mise en exécution du contrat signé avec El Paso, les Français avaient fini par réussir à parvenir à leur but quand, en Algérie, étaient arrivés à la tenue du pouvoir d’État des individus incapables de discerner ce qui relevait de l’intérêt national primordial de ce qui procédait de considérations individuelles égoïstes combinées à des comportements fondamentalement anti-nationaux. C’était dans ces conditions que le contrat signé avec El Paso avait été purement et simplement annulé en 1980. 

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