Économie

Toujours plus de rencontres technologiques en Afrique, mais très peu de startups

Par Jeune Afrique

Jean-Patrick Ehouman © Julien Pantaleo/Ultravisible.fr

Jean-Patrick Ehouman est un entrepreneur de l'internet en Afrique, fondateur de AllDenY et de Akendewa.

Le 16 Novembre 2012 s’est tenue la deuxième édition du Abidjan Startup WeekEnd. En tant qu’observateur, j’ai été déçu de constater que les lauréats de la première édition n’avaient toujours pas créé leur startup 4 mois après la fin de l’événement.

Ce constat vient confirmer une tendance qui se généralise en Afrique. En effet, l’on assiste à une prolifération des concours/challenges et autres type de rencontre. Mais au bout du compte très peu de concrétisation par la création de startups technologiques qui répondraient aux besoins des locaux.

Il faut encore plus d’événements

Avec ce constat, l’on pourrait penser que nous n’avons plus besoin de nouveaux événements technologiques en Afrique. Ce n’est pas mon avis. Pour ma part je pense qu’on n’aura jamais assez d’événements tant les applications des technologies peuvent servir à tous les domaines de la vie en Afrique.

On n’aura jamais assez d’événements tant les applications des technologies peuvent servir à tous les domaines de la vie en Afrique.

Pour l’instant, la plupart des événements ne visent pas des domaines d’activité ou des métiers précis. Je pense que ça changera dès 2013. Après ces nombreux événements généralistes, nous entrerons dans une période, dans laquelle les barcamps (format standardisé d’événements technologiques) par exemple seront dédiés au journalisme ou au tourisme. D’ailleurs, ce 29 Novembre 2012, j’interviendrai dans un colloque organisé par le CFI. Et le dernier jour de ce colloque sera consacré à un barcamp qui se focalisera sur le blogging et « gagner sa vie en ligne ».

Il faut donc des événements pour tous. C’est au participant de savoir se servir correctement. Il n’y a aucun intérêt à être présent à tous les événements. Personnellement, j’ai décidé par exemple de ne pas participer à l’organisation du Startup WeekEnd susmentionné car j’estimais que d’autres avaient besoin de s’exprimer.

Le succès viendra des événements originaux made in/by Africa

Plus il y aura d’événement, plus les événements de qualité émergeront et plus les impacts de ces derniers seront perceptibles dans l’économie globale. Les événements tels que GIST ou Démo Africa ont réussi à faire la différence. Mais, finalement, ces événements sont des éditions africaines de formats internationaux venus des USA ou de l’Europe. Dès lors on peut déjà imaginer qu’il y ait un manque d’originalité ou quelques inadéquations avec les réalités locales. Toutefois, ceux que j’ai cités en exemple essaient au mieux de prendre en compte ces réalités.

Un événement original serait par exemple celui qui prendrait en compte le fait que les développeurs africains produisent moins que leurs confrères américains ou Européens. Ainsi, on prendrait le temps de les aider à prototyper leurs projets avant ou pendant l’événement. L’originalité serait aussi de décider que les projets n’auront des financements que de la part de personnes anonymes ou de proches. Ainsi, on prendrait le temps d’aider les porteurs de projet à savoir mieux aborder ces contributeurs.

Sommes-nous face à des entrepreneurs ?

Finalement, le manque de concrétisation (de l’idée au projet et du projet à l’entreprise), ne reflète-t-il pas une absence d’entrepreneurs ? Par sa nature même, l’entrepreneur est censé être d’un pragmatisme prononcé. Ce trait de caractère n’est que très rarement celui des porteurs de projet.

J’ai souvent vu des projets qui mentionnaient leur besoin en tel ou tel matériel, sans avoir cherché à savoir combien ce matériel coûterait.

Un entrepreneur doit tout faire ou tout faire faire. Ce qui compte c’est de montrer qu’on a pris le temps de considérer chaque détail. J’ai souvent vu des projets qui mentionnaient leur besoin en tel ou tel matériel, sans avoir cherché à savoir combien ce matériel coûterait. Nombreux sont les porteurs de projet qui vous diront : « Je rentrerai dans les détails lorsque la boîte sera créée ».

Les entrepreneurs modernes ont la chance d’avoir Google à leur disposition, ils devraient donc l’utiliser pour avoir les réponses à toutes les questions qu’ils peuvent se poser. Et si cela ne suffit pas, l’email reste l’un des meilleurs outils de communication que l’homme a mis en place. Un simple message à un manufacturier pour connaître ses tarifs ne prend que cinq minutes. Et quelle que soit la taille ou l’importance de ce potentiel fournisseur, la réponse est garantie de nos jours.

Une fois qu’on a une présentation et une ébauche de plan d’affaires, il faut foncer. Il faut descendre dans la rue si besoin et ne pas hésiter à commencer les prospections soi-même. Pendant le Startup WeekEnd mentionné en introduction, il m’a fallu 20 minutes pour faire comprendre à l’un des porteurs de projet que c’était à lui de s’assurer que la technologie utilisée pour son projet était adéquate. Essayant de faire comprendre que c’était là le travail du développeur qu’il emploierait, il a fini par accepter le fait que, sans être un technicien, il avait la possibilité de se documenter et de faire une étude comparative afin d’imposer une technologie à son équipe.

Du manque de projet

Faire la différence entre une idée mise sur papier et un projet n’est pas évident pour ces nouveaux entrepreneurs africains qui participent à ces événements. Pour la plupart d’entre eux, le système d’éducation (école+famille+…) n’as pas mis l’accent sur la nécessité de mettre à l’écrit leurs idées ou leurs actions futures.

La relation de l’entrepreneur avec son projet doit être fusionnelle

La relation porteur-projet

Autre chose qui devrait être corrigé par de nombreux porteurs de projet : leur relation même avec leur projet. Cette relation doit être fusionnelle. On est presque tenté de dire au porteur de projet de pouvoir parler de tous les aspects de son projet sans consulter un document. L’expérience a montré que ceux qui sont à l’aise dans cet exercice réussissent plus facilement.

Prix surprise, ce n’est que parole

Profitant de l’exposition qu’offrent ces événements en Afrique, certaines personnes ou entreprises n’hésitent pas à annoncer des récompenses qu’elles souhaitent accorder aux gagnants. Mais, bien des fois ces lauréats ne voient jamais ce qui leur a été promis.

Il s’agit souvent de financements ou d’accompagnement. Lorsque vous assistez à des cérémonies de remise de prix, vous pouvez entendre des phrases telles que : « En plus des prix prévus, la société X a décidé d’offrir X millions de F CFA au premier … ». Ces comportements ne font que tirer l’écosystème technologique vers le bas. Les promoteurs des événements devraient donc faire très attention en mettant en place ce qu’il faut pour éviter la désillusion chez les porteurs de projet.

On ne financera pas vos idées, soyez donc ingénieux

Lorsque j’ai commencé ma boîte en 2008 en Côte d’Ivoire, je me suis fait à l’idée que je n’aurais jamais de financement. Ce principe m’a plutôt aidé. Ainsi, j’ai commencé par créer une entreprise individuelle au lieu d’une SARL, malgré l’ambition que j’avais. Heureusement, avec le temps je me rends compte que j’avais vu juste. Je conseille toujours aux porteurs de projet de monter leurs business en ne tenant pas compte d’un éventuel financement. Du moins pour commencer. On peut avoir besoin d’un capital de 5 000 000 F CFA pour se lancer dans l’édition de logiciel. Mais en attendant de les avoir, on peut démarrer en créant des applications simples pour se constituer ces 5 000 000 de F CFA.

De plus, il y a très peu d’investisseurs. Et ceux qui investissent ne prennent presque pas de risques. Les business n’ayant pas encore fait leurs preuves n’ont presque pas de chance de bénéficier des services de ces investisseurs. Voici tout de même cinq entreprises qui financent des startups en Afrique et qui ont déjà montré qu’elles pouvaient prendre des risques. Même si, bien souvent, leurs critères ne concernent pas les startup…

Investment AB Kinnevik : a notamment investit dans « Iroko Partners », la fameuse startup de  video-on-demand nigériane qui a commencé sur Youtube

Sawari Ventures : investit jusqu’à 1 million de dollars. Dans son portefeuille, on compte la startup égyptienne Tie

Matamba Anonaka Technology Holdings (MATHS) : considéré comme le premier véritable capital-risqueur du zimbabwé, MATHS investit jusqu’à 35% du capital nécessaire pour les startups

Adlevo Capital  : basé à Maurice et a déjà investi dans pas mal de startups dont le nigérian Pagatech Ltd, un fournisseur de services de transfert d’argent via le mobile

Intel Capital : vient d’ouvrir un bureau au Ghana pour investir dans les startups africaines. Ce qui fait du Ghana, le deuxième pays dans lequel la société financière d’origine américaine s’implante, sur 52 dans le monde au total. Elle a récemment investi dans Altech.

En Afrique, les entrepreneurs doivent tout faire pour générer les premier revenus. Ce n’est qu’à partir de cet instant qu’ils peuvent avoir les yeux des investisseurs sur eux.  Donc il faut user de moyens ingénieux pour gagner de l’argent le plus tôt possible.

Quatre ans après le lancement de ma boîte en Côte d’Ivoire, j’ai compris que la première chose qui peut aider à gagner de l’argent pour un entrepreneur des technologies, c’est le consulting. Qu’elle soit technique ou stratégique, cette activité peut aider l’entrepreneur à générer des revenus en attendant les premiers sous de son business de base.

Les entrepreneurs du domaine des technologies en Afrique doivent comprendre qu’ils sont des pionniers.

Des pionniers qui serviront d’exemple

Les entrepreneurs du domaine des technologies en Afrique doivent comprendre qu’ils sont des pionniers. Et ce statut leur donne droit à :

– conseiller

– publier leur expérience

– organiser le débat

– définir les modèles économiques

En tant qu’entrepreneur dans les technologies en Afrique, vous devez comprendre que votre expérience sera unique et sera d’une très grande utilité à ceux qui commenceront après vous. Cette expérience est sans doute la valeur dominante des startups en Afrique. Avant que nous ayons des modèles de parcours type, il faudra bien que des échecs, des histoires originales (l’exemple de Ushahidi ou de Mxit) se succèdent.

Les événements et rencontres on pout objectif de faciliter la collaboration entre les acteurs tout en leur faisant bénéficier des expériences des uns et des autres. Il faut donc que des parcours se fassent. Même dans l’échec il y a de la valeur à tirer. D’autant plus que nous ne sommes qu’aux premiers jours de cette future économie numérique africaine. Et cette économie ne pourra se créer que par la perspicacité des porteurs de projets.

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