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Les écoles low cost suscitent la polémique

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Au Kenya, les Bridge International Academies accueillent déjà près de 120 000 élèves défavorisés. Mais ce modèle privé, présenté comme une solution face aux défaillances de l'éducation publique, inquiète.

En haut d’une petite colline au pied de laquelle coule une rivière d’immondices, la Bridge Academy se repère de loin, avec son toit vert qui détonne dans l’immensité des tôles rouillées du quartier de Mathare, l’un des bidonvilles les plus dangereux de Nairobi. Ce toit vert caractéristique des Bridge International Academies, les Kényans commencent à le connaître : depuis 2009, ces écoles ont poussé comme des champignons à travers tout le pays, à raison d’une tous les cinq ou six jours en moyenne. Le pays en compte désormais près de 400, accueillant près de 120 000 élèves. Et c’est maintenant l’Ouganda voisin qui les voit se développer. Toutes sont bâties en quelques mois, sur le même modèle, dans des zones rurales ou des quartiers pauvres. Il ne faut pas plus longtemps pour former les enseignants qui travaillent dans ces écoles low cost nouvelle génération.

Équipés d’une tablette tactile reliée à l’antenne de Bridge à Nairobi, les professeurs n’ont qu’à suivre pas à pas le programme conçu par l’entreprise. Cette dernière promet un enseignement accessible à tous, à bas coût (6 dollars par mois, selon Bridge), et surtout de qualité, dans des pays où l’éducation nationale est bien souvent en faillite.

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En juillet 2013, la Banque mondiale a ainsi souligné de nombreuses lacunes dans le service public éducatif kényan, pointant notamment l’absentéisme des enseignants et leur faible niveau de formation… « Ils passent moins de la moitié de leur temps d’enseignement à donner des cours réellement », expliquait ainsi l’institution de Bretton Woods dans un rapport, soulignant que, pour la plupart, les enseignants sont présents dans les écoles, mais pas dans les classes…

« Les établissements publics sont surchargés et inaccessibles pour beaucoup. Il y a bien des écoles ressemblant aux nôtres dans les quartiers défavorisés ou à la campagne, mais les professeurs sont souvent absents, les programmes ne sont pas suivis. Si Bridge marche, c’est grâce à sa rigueur », confirme un enseignant de la périphérie de Nairobi, sa tablette tactile à la main. Avec celle-ci, il envoie les résultats de ses élèves à l’entreprise, qui vérifie ainsi qu’il suit bien le programme et ne prend pas de retard.

Vertigineux

À l’horizon 2025, Bridge entend éduquer 10 millions d’enfants à travers une douzaine de pays. De quoi générer des revenus de plus de 700 millions de dollars (plus de 620 millions d’euros). Un montant vertigineux qu’applaudissent les actionnaires. Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, Bridge n’a pas lancé une opération humanitaire, mais une forme de business en plein essor dans les pays en développement : l’enseignement privé. Fondée par deux anciens de Harvard et par un diplômé du MIT, la société (qui ne publie pas encore ses résultats financiers) a suscité beaucoup d’intérêt. En 2012, elle a levé 30 millions de dollars auprès de plusieurs investisseurs, dont New Enterprise Associates, l’une des plus importantes sociétés de capital-risque au monde, et Omidyar Network, le réseau du fondateur d’eBay. En 2014, la Société financière internationale (IFC, groupe Banque mondiale) et l’institution financière de développement britannique CDC y ont injecté 16 millions de dollars à elles deux. Bill Gates ou Mark Zuckerberg auraient quant à eux investi plusieurs millions dans cette aventure.

D’après ses promoteurs, Bridge serait une solution efficace pour les populations en situation de grande précarité, souvent privées d’une éducation de qualité. Jim Yong Kim, le président de la Banque mondiale, a d’ailleurs salué l’initiative Bridge en avril lors d’un discours sur la réduction de la pauvreté. « Au Kenya, les enfants souffrent de négligence en classe, et les professeurs pâtissent d’un manque de soutien. Bridge travaille pour soutenir les enseignants en classe, les parents à la maison, et pour s’assurer que chaque enfant apprend ses leçons », insiste Shannon May, l’un des fondateurs de Bridge.

À l’horizon 2025, Bridge entend éduquer 10 millions d’enfants à travers une douzaine de pays

Le succès phénoménal de Bridge est toutefois de plus en plus controversé. Dans une lettre ouverte à Jim Yong Kim publiée le 14 mai, une centaine d’organisations nationales et internationales du monde entier (allant d’associations de quartier à des ONG d’envergure telle Actionaid) ont ainsi rappelé qu' »au cours des deux dernières décennies la communauté internationale s’est battue pour abolir les frais de scolarité en raison de leurs retombées négatives sur les populations pauvres ».

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Pour le collectif, les coûts seraient plus élevés qu’annoncés et difficiles à assumer par le public visé. « Selon les estimations, le montant réel [pour l’achat d’uniformes, de livres, etc.] que Bridge recevrait chaque mois par enfant oscillerait entre 9 et 13 dollars. Ces coûts sont rédhibitoires ou requièrent des sacrifices considérables pour bon nombre de Kényans, souligne le collectif. Pour les 47 % de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté, toute dépense consacrée à l’éducation, fût-elle de 6 dollars, implique le sacrifice d’un autre besoin fondamental : santé, alimentation ou eau. »

Renvoyés

Quelque part dans les dédales boueux de Mathare, Helena confirme cette analyse. Cette jeune mère de deux enfants loge avec sa famille dans une unique pièce, faite de parpaings. Un luxe dans ce quartier où la plupart des logements sont en bois et en tôle ondulée et où serpentent des filets d’eau poisseuse devenant de véritables torrents en saison humide. « L’école publique est trop loin, et on m’a dit beaucoup de bien de Bridge, mais cela coûte environ 8 dollars pour chaque enfant, et il faut payer les uniformes et la cantine… », déplore-t-elle. Avec les 70 dollars qu’elle gagne chaque mois, dont près de la moitié sont consacrés à son loyer, le calcul est vite fait : « Cette année, je n’ai pas pu payer deux mois de scolarité, et mes enfants ont été renvoyés à la maison », raconte-t-elle, gênée, avouant que, même lorsqu’elle peut payer ces frais, elle doit diminuer le budget dévolu à la nourriture, les enfants devant alors « sauter un repas deux à trois fois par semaine… »

Le collectif reproche aussi à la Banque mondiale de financer des écoles privées comme Bridge plutôt que d’aider au développement de l’éducation publique. Déresponsabilisant ainsi un peu plus les États, dont l’une des missions essentielles est d’assurer à tous une éducation gratuite… L’institution, elle, répond que Bridge est complémentaire des systèmes publics, et qu’elle explore des pistes innovantes pour favoriser l’éducation généralisée. Néanmoins, la Banque mondiale a décidé de lancer une évaluation précise de l’impact de Bridge. Le débat ne fait que commencer.

Par Xavier Bourgois, à Nairobi

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