Politique

Albert Tévoédjrè : « Il faut dialoguer avec Boko Haram »

Albert Tévoédjrè : "Nous devons apprendre à vivre ensemble." © ONU/DR

Du 26 au 28 mai, Albert Tévoédjrè, ancien médiateur de la république du Bénin, a invité du beau monde à Cotonou pour parler de dialogue interreligieux, qu'il entend mettre au centre de la résolution des conflits dans le monde. Religieux, ancien chefs d'État, franc-maçons, prêtres animistes, ont contribué à la rédaction d'un manifeste qui sera remis aux cénacles de la gouvernance mondiale. Interview.

À 86 ans, ce vétéran de la médiation des conflits, ancien séminariste, auteur prolifique, enseignant retraité des plus prestigieuses universités, est particulièrement qualifié par l’expérience pour évoquer les vertus du dialogue et l’éducation à la paix. Choqué par les atrocités commises par Boko Haram, les attentats du 11 janvier à Paris et le massacre des migrants éthiopiens en Libye, il veut agir pour que cela cesse.

Jeune Afrique : Pourquoi croyez-vous urgent d’instaurer partout, tout de suite, un dialogue interreligieux ?

Albert Tévoedjrè : Parce qu’on ne peut pas mettre un soldat derrière chaque citoyen pour garantir sa sécurité. Au regard de tous les périls qui nous menacent, il n’y a qu’un chemin de salut : apprendre à vivre ensemble. C’est notre boussole pendant nos travaux. Il faut plus d’éducation à la paix et au développement par un dialogue interreligieux et interculturel. Ce faisant, l’une des particularités du symposium c’est s’assurer que le développement est vraiment le nouveau nom de la paix. Et pour cela, il faut arriver à faire que dans chaque village et chaque ville, on mette ensemble les responsables religieux autour d’un projet de développement. C’est pourquoi, dans le manifeste que nous allons rendre public, j’ai tenu à inciter les parlementaires à s’impliquer. Parce qu’il faut ancrer tout cela dans une réalité institutionnelle. Dans nos États, la loi des finances devrait dorénavant intégrer chaque année une rubrique relative à l’éducation à la paix par le dialogue interreligieux et interculturel sur la base des projets qui seront conçus, promus, planifiés et gérés ensemble. C’est un mécanisme nouveau, une initiative africaine. Nous la proposons à tous, pour que dans tous les programmes qui existent, il soit prévu une approche interreligieuse dans un souci commun de développement.

N’est-ce pas là un combat perdu d’avance ?

Non, rien n’est impossible à Dieu. Je finis ma vie comme Frère Melchior et je vous le dis en toute franchise . "Pour faire de grandes choses, dit Montesquieu, il ne faut pas trop être déçu des hommes. Il faut être avec eux". Ce que je fais aujourd’hui m’importe plus que tous les titres que j’ai eus. Parce que c’est par la fraternité que je peux réunir ces personnalités que vous voyez dans cette salle. Ce sont mes copains de vie que j’ai fais venir. Nous travaillons pour changer les choses.

Vous êtres donc convaincus que le dialogue est une solution aux conflits d’origine religieuses qui ensanglantent le monde en général et l’Afrique en particulier ?

Ce n’est pas une solution miracle mais je souhaite que l’on lui accorde une valeur égale aux opérations de maintien de la paix de l’ONU pour lesquelles on dépense des centaines de milliards. Je voudrais que l’on consacre le centième de cet argent au dialogue. Je crois que nous aurons davantage de résultats.

Vous croyez qu’on peut dialoguer avec Boko Haram ?

Oui, parce qu’après la folie meurtrière, nous continueront de vivre avec eux. On ne peut pas mettre tous les habitants égarés d’une région en prison. Nous devons nous préoccuper aussi de ces filles violées, meurtries. Tous ces dégâts dus à l’ignorance, nous devons les assumer… Je fais régulièrement une prière avec des mots d’Alexandre  Soljenitsyne. Je demande à Dieu de veiller à ce que tous les chemins du bien ne se referment pas ! C’est pour moi une devise personnelle. Il faut qu’il existe toujours la possibilité de joindre quelqu’un. Boko Haram aurait pu être jugulé au début de l’insurrection. Et c’est pourquoi la jeunesse est aujourd’hui plus qu’hier, un enjeu important. Ils n’ont pas de perspective, alors ils sont à la merci du premier aventurier venu. On peut reprocher à Goodluck Jonathan de n’avoir pas compris cela. Nos jeunes sont fragiles et manipulables à cause de leur état de précarité matérielle et morale. C’est cela le problème à traiter.

Mais que faire dans l’immédiat ?

Il est important qu’au sein des missions de l’ONU, il existe désormais deux branches : la branche militaire qui me semble nécessaire et la banche consacrée au vivre-ensemble qu’il faut par tous les moyens promouvoir. Cela doit commencer par les États eux-mêmes. Il faut que cela soit inscrit dans les lois des finances. J’ai été au gouvernement, je sais que sans cela, l’État ne bouge pas.

N’est-il pas illusoire de parier sur le dialogue interreligieux alors que nous vivons, selon certains, un inéluctable "un choc des civilisations" ?

On parierait sur quoi d’autre ? Aucune guerre ne finit grâce à une guerre. À moins que l’on ne tue tout le monde ! Il faut, à un moment ou un autre, s’asseoir pour parler et recommencer à cohabiter. Inspirons-nous des Japonais qui ne font rien pour humilier l’autre. Il faut toujours donner à l’autre la possibilité de sauver la face. On n’obtient pas la paix sans faire de concessions. Même l’Iran est obligée d’en faire. Donc il faut systématiser le dialogue, en faire une pédagogie.

Prenez l’exemple des Allemands et Français, c’était très dur pendant et après les deux guerres mondiales ! Imaginez que lorsque j’étais un jeune séminariste à Ouidah, il y a 70 ans, certains de mes camarades togolais refusaient de chanter "Oh dieu vainqueur, sauvez la France au nom du sacré cœur", parce qu’ils se sentaient solidaires de l’Allemagne dont leur pays fut un protectorat. Ils chantaient "Sauvez l’Allemagne au nom du Sacré cœur" ! Nous, de la colonie française, haïssions l’Allemagne comme les Français la haïssaient. Heureusement, deux hommes, le Français Charles de Gaulle et l’Allemand Conrad Adenauer ont dit "ça suffit. On ne peut pas continuer comme ça". Ils ont semé les graines de l’amitié franco-allemande que nous voyons aujourd’hui. Nous pouvons le faire en Afrique. Aucune guerre n’en termine une autre. Et jamais il n’y aura un soldat derrière chaque citoyen. Nous devons apprendre à vivre ensemble.

Les religions ne provoquent pas en soi des guerres. Le langage des armes est de la responsabilité des hommes. Quel est la place de l’intolérance, de l’avidité ?

Apprenons à respecter la dignité de chaque homme. Il faut une nouvelle boussole, que depuis l’école on enseigne le respect de l’autre, de sa différence. Que dans les familles, cette pédagogie soit faite. Nous proposons ce changement. Nous voulons que cette initiative soit tenue en compte à l’ONU, à l’Unesco, partout. Les Japonais, les Suisses ont décidé de nous soutenir. Il y aura un suivi. Dans deux ans, rendez-vous à Abuja pour évaluer le chemin parcouru par notre initiative.

Que dire des sociétés sécularisées où la religion est ringardisée, où moquer les croyances des autres est devenu le marqueur de la liberté d’expression ?

Ce n’est pas tenable dans la durée. Chacun se doit de respecter ce à quoi l’autre croit de manière fondamentale.

Comment amener ceux qui se sentent blessés à ne pas réagir violemment ?

Le cardinal nigérian vient de nous le dire : il faut que nous apprenions à avoir de l’humour. Il faut apprendre à relativiser. Il faut gérer les provocations. En cela le pape François a dit quelque chose d’admirable : "Je ne suis pas le pape ou l’adepte d’un Dieu catholique. Je suis le pape catholique d’un Dieu qui appartient à tout le monde". Malheureusement, tout le monde n’a pas la grâce du discernement.

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