Diplomatie

RDC : le décalage culturel d’une Chinafrique « lost in translation »

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Derrière le comptoir de cette boutique chinoise de la capitale, on cultive la multiculturalité.

Derrière le comptoir de cette boutique chinoise de la capitale, on cultive la multiculturalité. © Tim Dirven/Panos-REA

À Kinshasa, les Chinois sont incontournables : ouvriers, commerçants, médecins… Mais un fossé culturel et linguistique les sépare des Congolais, et la cohabitation ne se fait pas sans heurts.

Heng a bien cru que sa vie allait s’arrêter là, dans un faubourg de Kinshasa, à des milliers de kilomètres de sa Chine natale. Le 20 janvier, des pillards se sont introduits dans sa boutique et ont tout emporté. "Il ne restait même pas une feuille de papier", explique-t-il, les yeux humides, en faisant défiler les images du désastre sur son smartphone. Lui et sa femme ont été protégés par leurs employés congolais, le temps que les forces de l’ordre arrivent.

Ils s’en sont finalement tirés sans blessure. Selon les autorités chinoises, 53 commerces tenus par ses ressortissants ont été pillés au cours des trois jours d’émeutes de janvier. Les pertes représenteraient quelque 5 millions de dollars (environ 4,5 millions d’euros). Les commerçants chinois n’ont été, en réalité, que les victimes collatérales du coup de colère des quartiers sud de Kinshasa.

À l’origine : un projet de loi qui menaçait de décaler la prochaine élection présidentielle, prévue fin 2016 et à l’issue de laquelle Joseph Kabila doit quitter le pouvoir. Le désordre a été une aubaine pour les pillards. D’autant que les Chinois n’ont pas toujours bonne réputation à Kinshasa. On leur reproche, pêle-mêle, de vendre de la marchandise de mauvaise qualité, d’exploiter les Congolais, voire de leur prendre leur travail…

Mais le ciblage de cette communauté est aussi politique : depuis la signature des "contrats chinois", en 2007, Kabila est associé à Pékin dans l’esprit de nombre de ses concitoyens. Ces contrats prévoyaient notamment la construction d’infrastructures en échange de minerais congolais. Ils ont aussi ouvert la voie aux migrants chinois, pour la plupart des ouvriers de grandes entreprises.

Aujourd’hui, ils seraient environ 4 000 à Kinshasa. Ce sont eux qui, en 2014, ont rénové plusieurs routes de la capitale, dont l’axe vital qui la relie à l’aéroport. Eux, aussi, qui ont réhabilité l’ex-Centre de commerce international du Zaïre pour en faire le très huppé Fleuve Congo Hôtel. Eux, encore, qui ont construit l’imposant hôpital du Cinquantenaire qui trône en plein coeur de la ville.

INTERPRÈTE

Moins visible, l’hôpital de l’Amitié sino-congolaise, dans la commune périphérique et déshéritée de Ndjili, a aussi été construit par des ouvriers chinois, en 2007. Depuis, des médecins payés et envoyés par Pékin s’y affairent : 26 professionnels de santé, qui se relaient tous les deux ans, contribuent à faire tourner cet établissement de 157 lits. Longtemps, cet hôpital a été le passage obligé des Kinois désireux de se rendre en Chine : il délivrait les seuls certificats médicaux acceptés par l’ambassade, facturés 110 dollars (en plus du visa).

Cette procédure est restée en place jusqu’à ce que, en mars, un tollé médiatique force à l’abandonner. Ce jour-là, le neurologue de l’équipe se gratte la tête devant l’écran du scanner (de fabrication chinoise) qui diffuse les images de la boîte crânienne d’une patiente. Mais pour dialoguer avec Roger Kabango Kasongo, le médecin directeur de l’hôpital, il est obligé de passer par "Nicolas", ainsi qu’a été surnommé l’interprète de l’équipe chinoise.

Malgré sa bonne volonté, ce jeune homme au visage poupin a bien du mal à traduire la conversation entre les deux hommes. "C’est l’un de nos problèmes, confie le docteur Kasongo. Ce sont de très bons médecins, mais ils sont incapables de communiquer avec nos patients et nos équipes. J’ai demandé que la prochaine rotation ait au moins une formation de base en français." Jacques, le chauffeur du minibus qui fait la liaison quotidienne entre l’hôpital et le camp de base de la délégation chinoise, peut bénéficier de soins gratuits.

Mais après huit ans de service, ces médecins venus d’Extrême-Orient demeurent une énigme pour lui. "Nous ne communiquons presque jamais, à cause des problèmes de langue. Vous savez, ici, ils sont comme en prison, s’étonne-t-il. Ils ne peuvent pas sortir sans l’autorisation de leur chef !"

GESTUELLE

Ce fossé culturel, s’il paraît insurmontable, s’estompe parfois. C’est le cas dans la boutique de Zhang. Cette femme de 35 ans, qui tient un commerce dans la commune de Matete, ne parle certes pas un mot de français, mais elle maîtrise à la perfection le lingala, la langue du quotidien à Kinshasa, beaucoup plus utile pour les affaires. Elle en a même adopté la gestuelle, au point devenir une petite attraction dans son quartier.

Les habitants viennent s’y approvisionner en textile, chaussures, produits d’entretien ou bibelots en plastique, articles soigneusement rangés derrière des vitres, hors de portée de la clientèle. Zhang et son mari sont arrivés ici en 2008, rejoignant une soeur et un frère déjà installés et laissant derrière eux un enfant au pays. Elle n’y est retournée que trois fois depuis son arrivée. "Au début c’était très dur. Il y avait trop de commerçants chinois.

Ils pensaient qu’ici ils allaient devenir riches facilement, mais la concurrence était trop rude. Nous avons connu des pertes pendant trois ans, mais nous nous sommes accrochés et, aujourd’hui, cela va plus ou moins." Contrairement à Heng, Zhang n’a pas subi les pillages de janvier, qui ont largement épargné Matete. "Ici, c’est la population qui a défendu sa boutique contre les bandits parce ce qu’elle s’entend très bien avec nous !" s’enthousiasme un client. Il n’empêche, Zhang a eu peur pendant ces trois jours. "Je vous mentirais si je vous disais le contraire", avoue-t-elle.

Les incidents ont-ils déclenché un début d’exode ? Il est trop tôt pour le dire. Malgré ce qu’il a subi, Heng a fait le choix de rester. Avec l’aide de la Chambre de commerce sino-congolaise, il a reconstruit sa boutique à neuf en quelques semaines. Désormais, il a un nouveau collaborateur : un policier communal qui veille, kalachnikov au poing. 

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