Vie des partis

Afrique du Sud : Jacob Zuma à bout de souffle

Le 24 avril à Pretoria. © Zhai Jianlan/AFP

Qu'il doit lui paraître long, ce deuxième mandat ! Conspué à l'Assemblée, accusé de corruption et empêtré dans plusieurs scandales, Jacob Zuma doit en plus affronter une opposition revigorée.

Jacob Zuma est resté égal à lui-même. Il a continué à donner dans le sarcasme et la provocation, mais il a connu, depuis le début de l’année, bien des difficultés. Le pays tout entier a été choqué, mais lui s’est autorisé un sourire quand, en février, la police a expulsé de l’enceinte du Parlement des députés de l’opposition qui avaient osé interrompre son discours sur l’état de la nation pour lui demander des comptes sur le "Nkandlagate" (22 millions de dollars – soit environ 19,6 millions d’euros – d’argent public dépensés pour rénover la résidence privée du chef de l’État). En mars, il est parvenu à éluder d’autres questions sur le même sujet lors d’une nouvelle session parlementaire houleuse. La semaine suivante, il a survécu à une motion de défiance (rejetée par son parti, le Congrès national africain, l’ANC, par 221 voix contre 113) à l’issue d’un débat au cours duquel il a été décrit par ses adversaires comme "l’homme qui vole les pauvres". "Les gens trouvent toutes les excuses pour parler de Zuma, s’est amusé l’intéressé. Mon nom est très simple à prononcer, alors ils passent leur temps à le faire. Où est le problème ?"

Scandale, népotisme et corruption

Ces psychodrames parlementaires à répétition donnent une idée de ce qu’est la présidence Zuma. Ils en disent aussi long sur le caractère de cet imperturbable septuagénaire, qui a dû surmonter de nombreuses controverses pour accéder au sommet de l’État. Mais la récente vague de violences xénophobes et l’élection inédite, le 10 mai, d’un Noir à la tête du principal parti d’opposition (l’Alliance démocratique, DA) conduisent à s’interroger de nouveau sur le bilan de Jacob Zuma. Il a beau fanfaronner, sa présidence est devenue, pour ses détracteurs et même pour une partie de l’ANC, synonyme de scandale, de népotisme, de clientélisme et de corruption – un mélange toxique qui a sali l’image du parti et du gouvernement, au point que certains s’interrogent sur sa capacité à aller au bout de son second mandat, qui doit s’achever en 2019. Les élections locales de l’année prochaine seront un test important : l’ANC devra se battre pour conserver le contrôle de grandes villes comme Johannesburg, Pretoria ou Port Elizabeth. La DA compte sur son nouveau leader, Mmusi Maimane, pour doper ses résultats : ce parti, qui contrôle déjà la province du Cap-Occidental (la seule qui ne soit aux mains de l’ANC), peinait à convaincre qu’il ne défendait pas que les Blancs. Mais avec Maimane, 34 ans, originaire du township de Soweto, il espère séduire l’électorat noir. Maimane s’est d’ailleurs engagé à maintenir la pression sur Zuma. "Nous continuerons de poursuivre les puissants et les corrompus devant la justice, a-t-il lancé après son élection. Monsieur le président, si vous nous regardez, soyez prévenu : nous sommes toujours à vos trousses."

Zuma peut-il continuer malgré les casseroles qu’il traîne ? "Le malaise est profond, admet Ben Turok, un vétéran de l’ANC et ancien député. Mais il est très dur de savoir quand il se manifestera." Son inquiétude ? "Que cette tolérance aux abus s’enracine" et qu’avec elle "la richesse du pays soit dilapidée". "Le problème, c’est que des décisions indignes ont été prises. Or un président ne peut pas se le permettre, dit-il. Les gens disent que tout ce qui s’est passé est moralement indéfendable, et cela a provoqué une crise nationale."

Pour les détracteurs de Zuma, c’est ce clientélisme qui explique la déstabilisation de certaines institutions clés de l’État, parmi lesquelles le bureau du procureur, les Hawks (une unité de police chargée de combattre la corruption et le crime organisé) et même la très respectée administration fiscale. "Je ne me suis jamais immiscé dans le fonctionnement d’aucune institution", s’est défendu Zuma devant le Parlement. Mais pour Mcebisi Ndletyana, analyste à l’Institut de réflexion stratégique, un think tank proche de l’ANC, le bilan de Zuma est assimilable à une "décennie perdue", tant l’image du pays et celle du parti ont été malmenées.

En sourdine

Zuma a accédé au pouvoir à la suite de querelles internes à l’ANC et au plus fort d’une récession qui a coûté un million d’emplois au pays. Ses partisans espéraient qu’il ressouderait le parti, ferait baisser le chômage et s’attaquerait à la pauvreté. Mais, plutôt que d’être mises en sourdine, les dissensions se sont propagées à la Cosatu, la principale fédération syndicale du pays et grande alliée de l’ANC. Quant à l’économie, elle n’est pas repartie.

De nombreux Sud-Africains craignent que le clientélisme et les détournements ne se soient généralisés au point de freiner le développement, en particulier dans les zones pauvres et mal pourvues en services de base. L’attribution de contrats publics pour la construction de logements sociaux, de toilettes ou de routes est souvent surfacturée et fait l’objet de dessous de table. Dans son rapport, l’auditeur général avait estimé en juin 2013 que, sur 319 entités étudiées, parmi lesquelles 278 municipalités, seules 9 % étaient irréprochables. Il notait aussi que 1,7 milliard de dollars avaient été dépensés de façon illégale, irrégulière ou inefficace. Sauf que, selon David Lewis, le chef de l’ONG Corruption Watch, le clientélisme est aussi l’une des forces qui soude l’ANC. Zuma a d’ailleurs toujours le soutien de ses cadres dirigeants. "Trop de gens dépendent de lui pour qu’il soit écarté à court terme, analyse Helen Zille, l’ex-chef de la DA. Les résultats des prochaines élections seront peut-être importants, mais je ne pense pas qu’il soit menacé pour l’instant."

La DA continue sa bataille judiciaire pour obtenir la réouverture des poursuites contre Zuma pour corruption. En 2005, son conseiller Schabir Shaik ayant été condamné à quinze ans de prison pour avoir sollicité des pots-de-vin en sa faveur, Zuma avait été limogé de la vice-présidence et inculpé pour corruption et fraude, avant que l’affaire soit abandonnée pour des raisons techniques en 2006, puis réactivée en 2007. Cette saga judiciaire avait braqué les projecteurs sur les finances du président, et certains actes de procédure qui avaient "fuité" décrivaient Zuma comme un homme vivant bien au-dessus de ses moyens. Un document daté de 2006 révélait ainsi que Zuma avait reçu 4 millions de rands de Shaik entre 1995 et 2006 ; une somme qui avait servi à payer l’éducation de ses enfants, l’entretien de sa maison, des prêts bancaires, des locations de véhicule et des frais médicaux. Selon ce même document, Zuma était à court de liquidités depuis 1995. Fin 2004, son découvert avait atteint quelque 421 247 rands. Et si sa situation s’est finalement améliorée, c’est grâce à Nelson Mandela et au chèque d’un million de rands qu’il lui a signé en 2005.

Ramolli

Certains de ses anciens camarades de lutte font preuve d’indulgence. Zuma est, selon eux, tombé "dans le piège de la dette" comme tant d’autres ex-combattants rentrés d’exil après la fin de l’apartheid. "Ils sont rentrés sans rien et devaient s’intégrer immédiatement au système politique, assure un ancien collaborateur. Ils ne pouvaient pas se rendre à une négociation en tenue de combat ! Il leur fallait un costume, donc de l’argent, et donc emprunter." Selon Turok, ce phénomène a "ramolli nos membres et les a rendus vulnérables aux pressions ; certains ont résisté, d’autres non". Né dans le Kwazulu-Natal, Zuma gardait le bétail avant de rejoindre les rangs de l’ANC, à 17 ans. Il en a gravi les échelons jusqu’à diriger son service de renseignements, en exil, se forgeant au passage une réputation de courage et d’habileté. Mais, regrette son ancien camarade, sa "boussole morale" s’est cassée quand il a accédé au pouvoir : "Zuma a perdu les pédales. Beaucoup de choses n’auraient jamais dû arriver." "L’ANC est profondément embourbé, conclut Moeletsi Mbeki, homme d’affaires et frère de l’ancien président Thabo Mbeki. Il n’a plus de programme, à part : "C’est à mon tour de manger."" 

© Financial Times et Jeune Afrique

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