Elections

Tunisie : Moncef Marzouki joue son va-tout

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L’ancien président tunisien, Moncef Marzouki.

L'ancien président tunisien, Moncef Marzouki. © AFP

Fort des 44,5 % de suffrages recueillis lors de l’élection du 21 décembre 2014, l’ancien président aspire au rôle de chef de l’opposition. Une prétention qui indispose ses ex-alliés d’Ennahdha, avec qui la rupture est bel et bien consommée.

Il s’était fait discret après sa défaite au second tour de l’élection présidentielle. Après trois années agitées passées au palais de Carthage (12 décembre 2011-31 décembre 2014), Moncef Marzouki avait pris quelques semaines de vacances, chez lui, à Port el-Kantaoui, dans la région de Sousse, et en France, à Paris, où il possède un pied-à-terre avec son épouse, Beatrix. Le lancement de son Mouvement du peuple des citoyens (Harak), le 28 avril, au Palais des congrès de Tunis, était passé presque inaperçu. Son discours de Doha, à la conférence sur le devenir du Printemps arabe, le 11 mai, l’a replacé sous les feux de la rampe. L’événement, organisé par le centre d’études d’Al-Jazira, était diffusé en direct sur les écrans de la chaîne satellitaire panarabe.

Revigoré, l’ex-président provisoire a renoué avec un discours aux accents gauchistes, quasi marxisants, en s’en prenant avec virulence à la bourgeoisie tunisienne, "idiote et revancharde", responsable à ses yeux d’avoir torpillé la révolution et provoqué l’échec de la troïka, la coalition tripartite comprenant les islamistes d’Ennahdha, les sociaux-démocrates d’Ettakatol et son ancienne formation, le Congrès pour la République (CPR). Ces bourgeois qui ont refusé la transition pacifique pour se cramponner à leurs privilèges s’en mordront les doigts quand éclatera la nouvelle révolution, a-t-il prévenu. Car celle-ci, contrairement à celle du 14 janvier 2011, civile et pacifique, risque d’être sanglante, a-t-il poursuivi, en développant l’analogie douteuse avec la situation actuelle de la Syrie. Ce passage a soulevé un tollé à Tunis, où l’on se souvient encore d’un autre discours, également prononcé à Doha, en 2013, où Marzouki parlait déjà de potences pour les opposants. La polémique a rebondi après la diffusion, sur une grande chaîne de télévision, d’extraits tronqués "destinés à salir son image". L’ancien président a annoncé qu’il porterait plainte contre l’émission.

Loin de le desservir, ces polémiques – exposition médiatique aidant – contribuent à le réinstaller dans l’actualité, même si le Harak est à l’état de projet virtuel et que son fondateur apparaît comme un général sans troupes. La configuration politique inédite née de l’alliance qui ne dit pas son nom entre les modernistes de Nidaa Tounes et les islamistes d’Ennahdha lui offre cependant quelques raisons d’espérer. La place de chef de file de l’opposition est à prendre. Englué dans des difficultés internes, Hamma Hammami, le leader du Front populaire (extrême gauche, 15 sièges à l’Assemblée), n’est aujourd’hui pas en mesure de l’occuper. Hammami est confronté à un problème supplémentaire : il a frayé un temps avec Nidaa Tounes et Béji Caïd Essebsi (entre la mi-2013 et l’automne 2014). Inversement, l’ancien président provisoire doit, sans se renier, faire oublier sa proximité passée avec Ennahdha, dissiper l’impression fâcheuse produite par les dérapages islamo-identitaires de sa campagne (il s’était affiché en meeting avec des prédicateurs salafistes) et tenter d’échapper au bilan de la troïka gouvernementale, durement sanctionné par les électeurs.

Avec l’émir du Qatar, Cheikh Tamin Ibn Hamad Al Thani, le 3 avril 2014, à Tunis. © Emin Endulis/Anadolu/AFP

Nouvelle rhétorique

Toujours accompagné du fidèle Adnène Mansar, qui fut son directeur de cabinet à la présidence, Marzouki a donc mis à profit les mois qui viennent de s’écouler pour peaufiner sa nouvelle rhétorique et la tester, à Tunis et à Paris, auprès de cercles de militants, d’amis ou de compagnons de route, intellectuels ou journalistes. Un discours qui vise à réinstaller l’idée d’un clivage entre le peuple des citoyens, acquis à la révolution, et un establishment réactionnaire, amalgamant les forces de l’ancien régime, la bourgeoisie revancharde et la droite religieuse. En se posant comme le seul authentique défenseur de la révolution, après qu’Ennahdha l’eut abandonnée en route et que l’extrême gauche l’eut trahie, Marzouki revient à la posture qu’il affectionne, celle de l’opposant intransigeant seul contre tous. En réhabilitant le clivage, alors qu’Ennahdha ne jure plus désormais que par le consensus, il veut mettre en difficulté le parti religieux.

La rupture entre Moncef Marzouki et les islamistes est désormais bel et bien consommée.

Bref, la rupture entre Moncef Marzouki et les islamistes est désormais bel et bien consommée. Lorsqu’il était candidat, il s’était appuyé sur la base d’Ennahdha, séduite par son discours radical, et avait réussi, contre toute attente, à réunir plus d’un million de voix au premier tour, soit plus que le total obtenu aux législatives par Ennahdha, le CPR et le Courant démocratique de Mohamed Abbou (une scission du CPR). Il est vrai que les islamistes ne présentaient pas de candidat. Les dirigeants de l’aile pragmatique du parti religieux ont alors éprouvé les pires difficultés à retenir "leur base militante", chauffée à blanc par la rhétorique enflammée du président-candidat. Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahdha, a pesé de tout son poids pour que les instances de son parti ne donnent pas de consigne de vote entre les deux tours, afin de ne pas compromettre les possibilités d’une entente future avec le vainqueur annoncé, Béji Caïd Essebsi, candidat de Nidaa Tounes.

Interrogé sur cet épisode en février 2015 par le journal londonien Al-Arabi al-Jadid, Ghannouchi a enfoncé le clou en expliquant que cette décision, mûrement réfléchie, avait été prise après une étude attentive des sondages montrant que Marzouki ne pouvait pas gagner. Ses lieutenants ont désormais pour consigne de ne plus l’épargner. Rafik Abdessalem, ancien ministre des Affaires étrangères, a ainsi rejeté sur l’ex-président provisoire la responsabilité de la rupture des relations diplomatiques avec la Syrie, en expliquant qu’il avait mis le gouvernement devant le fait accompli en avril 2012. Ali Laarayedh, ancien Premier ministre devenu secrétaire général du parti, a de son côté répété, sur les plateaux de télévision, que ceux qui s’imaginaient pouvoir partir avec les militants d’Ennahdha se leurraient. Ambiance…

Isolé

"En cultivant le clivage entre le peuple et la bourgeoisie, Marzouki s’adresse en réalité à l’électorat islamiste, estime Aziz Krichen, qui fut son conseiller politique au palais de Carthage entre 2012 et 2013 et qui a, depuis, rompu avec lui. Il parle au "peuple d’Ennahdha" et lui explique que sa direction l’a trahi en capitulant devant les bourgeois de Nidaa Tounes. Il tente de se poser en nouveau chef. Il n’a pas d’alternative, car il est persona non grata à gauche et du côté de l’opposition démocratique." A-t-il une chance de réussir ? Sa popularité dans les milieux conservateurs est intacte, mais son capital sympathie pourrait s’éroder avec le temps. Le sud du pays lui est toujours acquis, mais les gouvernorats où il a réussi les meilleurs scores, avec des pointes à plus de 80 %, sont aussi ceux où Ennahdha est le plus forte. L’isolement politique reste son principal handicap.

Hormis Adnène Mansar et Imed Daïmi, secrétaire général du CPR, que l’on a aperçu à ses côtés à Doha, Marzouki est un homme seul. "La mouvance CPRiste avait donné l’impression de se réunifier pendant la campagne en faisant bloc autour de sa candidature, note un observateur issu des rangs de l’ex-parti présidentiel. Mais les divisions ont repris le dessus dès la fin du mois de janvier, et les tergiversations de Marzouki autour de la nouvelle formation, le Harak, ont achevé de casser la fragile dynamique." Ultime élément à prendre en considération : l’argent, le nerf de la guerre. Marzouki n’en a plus.C’était déjà le cas lors de la présidentielle, mais il avait réussi à mener une campagne impressionnante en s’appuyant sur les moyens de la présidence pour la logistique, la sécurité et les déplacements.

Même s’il jure le contraire, Marzouki a dans sa ligne de mire une présidentielle anticipée au cas où Caïd Essebsi ne terminerait pas son mandat. C’est un habitué des retours improbables. Personne n’aurait donné cher de ses chances d’accéder au palais de Carthage en 2011. Mais cette fois, le temps joue contre lui. Car Ennahdha, une fois son congrès organisé d’ici à la fin de cette année, passera à l’étape suivante : la mise sur orbite d’un prétendant à la magistrature suprême. Laquelle pourrait alors sonner le glas des espoirs de Moncef Marzouki.

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