Vie des partis

Algérie : dur dur d’être femme ministre

La ministre de la Culture, Nadia Labidi, a appris son éviction par téléphone en pleine séance de © Louiza Ammi

Au nombre de sept dans le gouvernement sortant, elles ne sont plus que quatre pour... trente hommes. Les engagements du président en matière de représentation féminine ont-ils fait long feu ?

Le jeudi 14 mai, Nouria Yamina Zerhouni, ministre du Tourisme, inaugure le Salon international du tourisme à Alger quand son téléphone sonne. Au bout du fil, son interlocuteur lui annonce la mauvaise nouvelle : à compter de ce jour, elle ne fait plus partie du gouvernement d’Abdelmalek Sellal, profondément remanié pour la quatrième fois depuis la désignation de ce dernier à la tête de l’exécutif, en septembre 2012. Nommée le 5 mai 2014, cette ancienne préfète, diplômée de l’École nationale d’administration, ne sera restée en poste que 376 jours. La veille de son limogeage, sur un plateau d’une chaîne de télévision, elle développait encore ses projets d’avenir et exprimait sa confiance en la personne du président de la République.

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Ce jeudi-là, sa collègue de l’Environnement, Dalila Boudjemaa, est aussi de sortie. Alors qu’elle inspecte des chantiers à Béjaïa, son portable sonne. Même mauvaise nouvelle : virée du gouvernement. Dépitée, elle s’engouffre dans sa voiture de fonction et fait demi-tour pour regagner la capitale. Promue secrétaire d’État en septembre 2012, cette ingénieure en agronomie voit ainsi sa carrière politique stoppée net sans la moindre explication. Même son département a été supprimé pour être rattaché au ministère des Ressources en eau. Deux autres femmes connaîtront la même infortune. Nommée à la tête du ministère de la Poste et des Technologies de l’information et de la communication au lendemain de la réélection du président Bouteflika, en avril 2014, Zohra Derdouri est également remerciée. Ironie du sort, cette docteure en informatique était considérée, en décembre 2014, comme "la femme la plus puissante d’Algérie" par la version arabe du magazine américain Forbes.

 "Message"

Le sort réservé à son homologue de la Culture, Nadia Labidi – elle apprendra par téléphone son éviction en pleine séance de travail -, est encore plus cruel. Accusée par Louisa Hanoune, porte-parole du Parti des travailleurs (PT), de corruption, de favoritisme et de malversations dans l’octroi de subventions cinématographiques, cette cinéaste et productrice est débarquée sans qu’un seul membre de l’exécutif lui ait manifesté sa solidarité pendant qu’elle se faisait étriller par la patronne du PT. La décision de Nadia Labidi de porter plainte contre Louisa Hanoune, réputée proche du Premier ministre, a-t-elle précipité son départ ? "Sellal n’a pas apprécié qu’elle se soit tournée vers les juges pour se faire justice.

Saïd Bouteflika, frère et conseiller spécial du président, lui a envoyé un message pour désapprouver son geste", confie un familier du sérail algérien. Quatre jours après son départ, comme si elle tenait à laver son honneur au milieu de ses anciens collègues de la Culture avant de le faire devant les tribunaux, elle faisait ses adieux avec ces mots lourds de sens : "Je porte aujourd’hui symboliquement les mêmes habits que lorsque je suis arrivée au ministère de la Culture. Pour montrer que j’y suis entrée propre et honnête et que je le quitte propre et honnête. J’étais au service du pays."

Maigre consolation pour la gent féminine : Imane Houda Feraoun, chercheuse de 36 ans et bachelière à 16 ans, fait son entrée dans le gouvernement en héritant du portefeuille ministériel de Zohra Derdouri. Maître de conférences à l’université de Tlemcen, ville dont sont originaires de nombreux membres du gouvernement, la jeune Feraoun est une ancienne élève de Farida Sellal, épouse du Premier ministre. À Alger, on murmure que la nouvelle ministre doit sa nomination à l’entregent de cette dernière. D’une grande discrétion, Mme Sellal, dont les Algériens ont découvert le visage et la silhouette en août 2014 lors de la réception offerte dans le Bureau ovale par le couple Obama, n’en est pas moins influente. Sur les sept femmes que comptait le gouvernement Sellal, quatre ont ainsi été remerciées. Il n’en reste donc que 4 pour 30 hommes…

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Il semble loin le temps où le président Bouteflika promettait une "révolution féminine" dans cette Algérie où le "sexe faible" représente plus de la moitié de la population. Au printemps 2011, au lendemain des révolutions qui ont balayé les régimes autocratiques en Tunisie et en Égypte, le chef de l’État algérien s’était engagé sur des réformes politiques qui consacreraient notamment la promotion des femmes à des postes de responsabilité, y compris dans les hautes fonctions de l’État. Un texte de loi instaurant un quota de 30 % de femmes dans les assemblées élues a même été adopté par les députés en novembre 2011, malgré l’opposition farouche des partis de la mouvance islamiste et même du Front de libération nationale (FLN), dont Abdelaziz Bouteflika assure pourtant la présidence. Une année après l’engagement présidentiel, le nombre de femmes à l’Assemblée nationale passe de 31 à 147 à la faveur des législatives de mai 2012.

Si la représentation féminine a connu un bond significatif dans l’hémicycle, une "avancée" qui avait suscité à l’époque l’enthousiasme de la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton, il en va tout autrement dans les hautes sphères de l’État. Dans l’armée, par exemple, on ne compte que quatre femmes promues au grade de général. Un record dans le monde arabe, certes… "Les institutions sont féminisées à près de 80 %, mais les femmes sont pratiquement inexistantes dans les postes de décision", déplorait récemment la juriste Nadia Aït Zaï. Le limogeage sans ménagement de quatre femmes ministres semble lui donner raison. "Elles peuvent se consoler en se disant que des ministres n’ont même pas été prévenus de leur limogeage, persifle un ancien collaborateur du chef de l’État. Certains ont appris la nouvelle en regardant la télé ou dans les médias." Femme ministre, une fonction décidément précaire.

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