Elections

Emre Erdogan : « Les électeurs de l’AKP ne se soucient pas des tendances autoritaires de leur chef »

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Recep Tayyip Erdogan, élu président le 10 août 2014.

Recep Tayyip Erdogan, élu président le 10 août 2014. © Adem Altan/AFP

Le parti islamo-conservateur au pouvoir obtiendra-t-il une majorité suffisante pour instaurer un régime présidentiel ? C’est l’enjeu majeur du scrutin législatif du 7 juin, explique le politologue Emre Erdogan.

Au lendemain des législatives du 7 juin, verra-t-on émerger cette "nouvelle Turquie" vantée par Recep Tayyip Erdogan, dotée d’un exécutif fort et, d’ici à 2023, de la dixième économie mondiale ? Ou cette Turquie au régime autoritaire et à la croissance flageolante que décrivent ses adversaires ? L’enjeu est de taille pour l’AKP, qui, après douze ans de pouvoir et malgré des signes d’usure, l’emportera sans doute. Mais obtiendra-t-il une majorité suffisante pour instaurer un système conférant des pouvoirs élargis à son ambitieux président ? Cette incertitude a donné à cette campagne une âpreté particulière. Les violences se sont multipliées ; des bombes ont explosé au siège du parti d’opposition HDP, à Adana et à Mersin. Les formations d’opposition ont été peu visibles dans les médias, tandis qu’Erdogan multipliait les meetings au mépris, selon ses détracteurs, de la neutralité que lui impose son statut de chef de l’État. L’analyse d’Emre Erdogan (aucun lien avec l’actuel président), 43 ans, professeur de sciences politiques aux universités Bogaziçi et Bilgi d’Istanbul, fondateur d’Infakto RW, un centre de recherche indépendant, et auteur de nombreux ouvrages de sociologie politique.

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Jeune afrique : Comment se déroule cette campagne ?

EMRE ERDOGAN : À l’approche du 7 juin, elle s’intensifie. Alors que les partis d’opposition CHP [centre gauche] et MHP [extrême droite ultranationaliste] ont élaboré des programmes économiques détaillés, le discours électoral est marqué par des accrochages entre deux adversaires de la présidentielle d’août 2014 : Recep Tayyip Erdogan et Selahattin Demirtas, le leader du HDP [prokurde, qui s’est ouvert à la gauche et aux libéraux]. Cet affrontement est logique. Le destin d’Erdogan dépend du score du HDP. Si ce dernier franchit le barrage des 10 % [indispensable pour siéger au Parlement], l’AKP pourrait perdre entre 50 et 60 sièges, voire sa majorité. Si le HDP échoue, l’AKP pourrait rafler la majorité des trois cinquièmes requise pour convoquer un référendum ouvrant la voie à un régime présidentiel.

La situation de l’économie aura-t-elle un impact significatif ?

Oui, les récents scrutins l’ont montré. Tendanciellement, le parti au pouvoir perd des voix en période de récession et a besoin d’une croissance d’au moins 5 % pour maintenir ses scores. Or on parle de 4 % pour 2015. Si l’on y ajoute les soupçons de corruption, un déclin de l’AKP semble inévitable. Son ampleur dépendra de la capacité d’Erdogan à mobiliser sa base et à effrayer les indécis en agitant le pire cauchemar qui soit pour les Turcs : le risque d’instabilité politique en cas d’échec de l’AKP.

La personnalité très clivante d’Erdogan pourrait-elle coûter des voix à l’AKP ?

De récents sondages montrent que son style de gouvernement suscite des inquiétudes grandissantes. Mais celles-ci sont largement fonction des lignes de fracture partisanes : une grande proportion d’électeurs AKP ne se soucient pas des tendances "autoritaires" de leur chef. De plus, ces enquêtes révèlent qu’un grand nombre d’électeurs sont prêts à sacrifier les libertés publiques sur l’autel de la prospérité économique.

L’opposition dit redouter des fraudes…

Lors des municipales de 2014, des initiatives citoyennes en avaient recensé un certain nombre. Elles étaient probablement limitées et n’ont pas affecté les résultats, hormis dans quelques endroits sensibles, mais cela a accru la méfiance. Un récent sondage montre que la moitié des citoyens sont mécontents de l’état de la démocratie. Mais alors que les partisans de l’AKP en ont une image positive, les opposants sont suspicieux. Les sondés sont tout aussi divisés à propos de ces élections législatives. Près de la moitié doutent déjà de leur honnêteté – un record depuis 2007. La même enquête montre que les supporters de l’AKP pensent qu’elles seront "propres", contre un quart des opposants. Ces résultats tranchés prouvent que cette question est devenue un enjeu très partisan.

Les sondages sont-ils fiables ?

Plusieurs montrent que le déclin de l’AKP s’est accentué récemment, mais aucun n’est réalisé par un organisme indépendant. L’hypothèse la plus probable est toutefois que l’AKP parviendra à former un gouvernement tout seul. Autres scénarios : qu’il s’allie soit au MHP, soit au HDP. Ou qu’il forme un gouvernement de minorité. Ou encore que les partis d’opposition s’entendent… 

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