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Ali Benmakhlouf : « À sa mort, le Prophète n’a laissé aucune directive »

Dans son appartement parisien, en 2014.

Dans son appartement parisien, en 2014. © Christophe Lebedinsky pour J.A.

Le penseur marocain en est persuadé : sans l’apport de la pensée arabe médiévale, le paysage intellectuel européen actuel ne serait pas ce qu’il est. Et pourtant qui le sait ? Dans un essai à la fois savant et accessible, il revient sur l’histoire d’une marginalisation, celle de l’héritage arabe de l’humanité.

Dans son appartement du 11e arrondissement de Paris, les livres sont les maîtres des lieux ; des centaines, posés dans son salon, son entrée et même dans sa chambre à coucher… "Je finirai par dormir par terre", sourit Ali Benmakhlouf. À 56 ans, le plus important des philosophes francophones marocains, avec une trentaine d’ouvrages à son actif, publie un livre sur ces penseurs arabes oubliés qui ont influencé la pensée occidentale.

L’actuel directeur du Forum du Festival de Fès, qui se tient jusqu’au 30 mai, et enseignant à l’université Paris-Est Créteil abat ainsi plusieurs préjugés sur l’exercice de la philosophie en terre d’islam en mettant en exergue la figure de l’intellectuel arabe qui a osé interroger la religion et a jeté les bases des sciences modernes.

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JEUNE AFRIQUE : Pourquoi lire les philosophes arabes ?

ALI BENMAKHLOUF : Depuis que j’ai commencé à enseigner en France, il y a trente et un ans maintenant, je me suis rendu compte que les références philosophiques mobilisables sont les sources européennes. On parle facilement de Rousseau, de Hegel, de Descartes… mais difficilement ou pas du tout d’Al-Fârâbî, d’Al-Kindi, d’Averroès ou d’Avicenne.

À travers un regard contemporain, j’ai voulu réhabiliter ces libres penseurs, ces six ou sept siècles de philosophie arabe qui a transmis à l’humanité le legs grec mais qui a effacé les traces de sa transmission, à tel point qu’elle s’est anonymisée. Or, la philosophie européenne utilise les arguments de ces penseurs arabes sans s’en rendre compte. Mon objectif, à travers ce livre, est de révéler cet héritage pour lui donner une place dans le patrimoine intellectuel de l’humanité.

Pourquoi cette tradition philosophique arabe a-t-elle été occultée ?

Le philosophe et historien Ernest Renan (1823-1892) est en grande partie responsable de cette marginalisation. Il n’aimait pas le Moyen Âge – qu’il soit arabe ou latin – et il le considérait comme trop obscur et trop religieux. Dans Averroès et l’averroïsme, il a porté un coup dur à la philosophie arabe en laissant croire qu’elle n’était qu’une pâle copie de la philosophie grecque.

Son jugement, malheureusement repris par les philosophes contemporains, laissait entendre que le réveil de la pensée arabe s’est effectué avec la colonisation et l’arrivée de Napoléon Bonaparte en Égypte en 1798. À ce dénigrement se sont rajoutées la négligence des pays arabes envers leur histoire et celle de la philosophie envers la religion.

Pourtant, le rapport philosophie-religion a été merveilleusement analysé par des penseurs qui ont pris à bras-le-corps "la parole inspirée" de Dieu et "la parole argumentée" de la philosophie.

Cette suspicion qui veut que la philosophie soit l’ennemie de la religion, l’ennemie même de la politique, régnait déjà à l’époque médiévale…

Vous avez raison. À cette époque, certaines lectures du texte religieux excluaient la pensée philosophique. Pour légitimer leur travail, les penseurs arabes disaient que la charia, loi divine, inscrit un programme de connaissance pour l’homme.

En arabe, le mot "charia", vient de charii, qui est la voie, le chemin de la parole divine, la voie vers la connaissance.Al-Kindi, Al-Fârâbî ou encore Averroès ont combattu l’idée de la contradiction entre religion et philosophie, démontrant leur complémentarité.

Pourquoi lire les philosophes arabes, éd. Albin Michel, 208 pages, 16 euros © DR

Voulez-vous dire que, à l’origine, le mot "charia" ne référait pas à une lecture radicale de l’islam comme on l’entend aujourd’hui ?

La charia n’est pas réduite à un code pénal. Couper la main droite ou trancher la jambe gauche sont des châtiments présentés sous forme de surenchères rhétoriques. En réalité, les jurisconsultes comme Averroès n’ont jamais considéré les textes sacrés, c’est-à-dire les hadiths et le Coran, comme un contenu mais comme une source du droit.

Ce sont les hommes qui établissent le contenu. Dans son livre Kitab al-Milla [Le Livre de la religion], Al-Fârâbî a précisé que la législation est établie par rapport à un contexte donné.

Peut-on dire que la figure de l’intellectuel européen doit beaucoup à celle de l’intellectuel arabe médiéval ?

Je dirais même qu’elle lui doit tout. Dans les premiers textes de la Renaissance, ceux de Montaigne, de Jean Pic de la Mirandole ou de Dante, la référence à la philosophe arabe était présente. Plus tard, la philosophie classique des XVIIe et XVIIIe siècles a repris des concepts précédemment établis par les Arabes, mais en cachant leurs traces. Comme la distinction entre "l’essence" et "l’existence" qui court dans les textes de Spinoza, de Leibniz ou de Descartes.

Or, nous savons que c’est Avicenne qui, en lisant quarante fois la Métaphysique d’Aristote, est arrivé à distinguer l’ordre du concept (l’essence) de ce à quoi il s’applique (l’existence). Cachée, ignorée ou reformulée, la philosophie arabe est une référence historique pour les Européens.

Vous imaginez le mal que vous faites à Alain Finkielkraut et à Éric Zemmour en tenant ces propos…

Je ne suis pas de cette école-là. Au début de son Discours sur les sciences et les arts, Jean-Jacques Rousseau dit qu’on a oublié la vertu ancienne et que ce sont finalement les musulmans qui nous ont transmis tant de bibliothèques. Il n’y a pas meilleur hommage à l’héritage de ces érudits arabes, pour qui la connaissance devait se mettre sous l’égide de la démonstration.

Juristes, philosophes, mathématiciens, Avicenne et Averroès étaient aussi médecins et ils étaient les premiers à prôner la collecte d’un maximum d’observations avant d’établir un diagnostic médical. La médecine moderne leur doit une fière chandelle.

Quel est le rôle du philosophe face à la dérive jihadiste ?

Le philosophe doit protéger les questions et rappeler à tous ces extrémistes que le Prophète, à sa mort, n’a laissé aucune directive : que faire de la cité ? Que faire de la politique ? Qui va être le chef de la cité ? Ces questions sont restées ouvertes. Or, quand on les camoufle, on les remplace par des impostures. Plutôt que de s’ériger en tant que faiseur d’opinion, le philosophe doit exposer les tenants et les aboutissants d’une action, les choix à prendre et ceux à éviter.

Biliographie sélective. © DR

 

Quel regard portez-vous sur la jeunesse arabe qui s’est révoltée ?

Les Printemps arabes, les marches des jeunes qui ont lieu montrent qu’il y a, partout, la même exigence d’émancipation et de justice. J’ai toujours été choqué en entendant des Européens dire qu’ils protègent leurs valeurs, comme s’il existait un humanisme européen différent des autres. Les valeurs de liberté et d’émancipation sont universelles. Plutôt que de continuer à stigmatiser la jeunesse immigrée en Europe, il faut aller vers une politique inclusive.

La bonne foi appelle la bonne foi. Dans les pays arabes, il n’est pas normal que la jeunesse soit toujours exclue par quelques oligarques qui s’accaparent les richesses. Le niveau de radicalisation des sociétés se mesure par le niveau de leur corruption. Réduire la corruption amènerait à une réduction de la radicalisation et de la violence.

En France, suite au massacre de Charlie Hebdo en janvier dernier, on a souvent dit que la liberté d’expression est une valeur sacrée. En face, les communautés musulmanes considèrent que les symboles de leur religion sont tout aussi sacrés. Peut-on avoir une société où toutes les idées et les confessions peuvent paisiblement coexister ?

La France est une très belle République, respectueuse de tout un chacun, mais, depuis quinze ans, elle navigue dans une atmosphère délétère en raison de la politisation de questions religieuses qui étaient protégées par le droit français. Pendant plusieurs décennies, la France a très bien fonctionné dans cette coexistence religieuse.

Pourquoi maintenant, au nom d’un contexte mondial radicalisé, veut-elle faire payer à certains citoyens des comportements de foi et de piété ? Pourquoi les exclure au nom de la laïcité ? La laïcité est, à l’origine, le respect institutionnel des religions et non la stigmatisation des comportements individuels.

Vit-on une nouvelle guerre de religions ?

Indéniablement non. Vous allez dire que je suis très optimiste, mais il me semble que Daesh ne peut pas survivre dans une région où le droit règne. Je regrette que beaucoup de médias le qualifient d’État islamique. Il n’y a d’État que reconnu par les autres États aux Nations unies. Les médias ont repris sa proclamation comme une vérité, l’ancrant dans l’imaginaire des gens.

Daesh est une secte qui s’est construite dans une zone de non-droit à la suite de la décomposition de l’Irak et de la Syrie. Plus de 100 000 civils irakiens sont morts dans cette guerre enclenchée par George W. Bush. Au Nigeria, Boko Haram a progressé parce que les dirigeants politiques ne faisaient rien pour rétablir le droit. Il a suffi que le président nigérian intervienne pour que 700 femmes prisonnières de cette secte soient libérées. Le problème de l’extrémisme religieux est le recul du droit. 

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