Droits de l’homme

Birmanie : les nouveaux boat people

| Écrit par Émilie Lopes, envoyée spéciale
Naufragés recueillis par la marine indonésienne, le 11 mai.

Naufragés recueillis par la marine indonésienne, le 11 mai. © Roni Bintang/Reuters

Plus d’un million de Rohingyas, musulmans, sont privés de tout droit et confinés dans des camps de déplacés dans des conditions déplorables. Leur seul espoir ? Fuir par la mer. Au péril de leur vie.

Abandonnés par leurs passeurs, des centaines de migrants débarquent depuis plusieurs jours sur les côtes malaises et indonésiennes. Le 11 mai, au moins 500 d’entre eux ont pu être secourus au large d’Aceh, à la pointe septentrionale de l’île de Sumatra.

Originaires pour la plupart de Birmanie, de l’autre côté de la mer d’Andaman, ils appartiennent à la communauté rohingya. Les membres de cette minorité musulmane considérée comme apatride depuis 1982 cherchent depuis des années à fuir leur pays.

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Ils ont pour cela de solides raisons. Dans le port de Sittwe envahi par les épaves de bateaux, des pêcheurs rafistolent leurs embarcations tandis que des enfants à demi nus ramassent des débris de bois dans la vase."Des milliers de familles sont arrivées dans ce camp après l’attaque de leur village, en 2012. Leur situation reste dramatique", raconte Kamal, un déplacé. Ces gens sont des navigateurs dans l’âme.

Or ils doivent payer 10 000 kyats (8,25 euros) pour être autorisés à aller à la pêche. Les gardes-côtes les surveillent et, à leur retour, les policiers leur confisquent leurs plus beaux poissons. "C’est injuste, mais ils n’ont pas le choix", insiste Kamal.

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Huttes

Difficile d’imaginer que, tout près de là, dans la banlieue de Sittwe, s’étend l’un des plus grands camps de déplacés de Birmanie. Une véritable ville d’une superficie de 26 km2 faite de huttes et de tentes de fortune.

Aucun barbelé et encore moins de mirador à l’horizon, mais les policiers armés sont partout, voient tout, contrôlent tout. Plus de 140 000 Rohingyas ont été transférés ici après les violences confessionnelles de juin 2012 dans l’État d’Arakan (Ouest).Près de trois ans plus tard, Sittwe, qui en est la capitale, a été totalement vidée de sa population musulmane. De toute façon, les maisons des Rohingyas ont brûlé pendant les émeutes…

Toutes les histoires de réfugiés se ressemblent. Contraint de fuir Sittwe pendant les affrontements, Kamal a trouvé dans le camp un refuge qu’il voulait croire temporaire. Trois ans après, il y est toujours.D’autres y ont été transférés de force par les autorités, qui les rendaient responsables du déclenchement des émeutes. Au détour d’une allée, une mère pleure. Son fils d’une vingtaine d’années est assis près d’elle, enchaîné.

Il souffre de graves troubles psychologiques et sa famille n’a rien trouvé de mieux que de l’entraver. Les maladies mentales sont l’un des problèmes majeurs du camp, où l’on chercherait en vain trace d’un psychologue."Nous n’avons rien fait de mal et ignorons pourquoi nous sommes parqués ici sans pouvoir ni nous déplacer, ni travailler, ni étudier", se lamente Hossein, 28 ans. Quelques rares écoles ont été construites par des bénévoles.

Mouna est professeure dans l’une d’elles. "Avant, raconte-t-elle, j’enseignais à Sittwe. J’essaie de donner des cours aux enfants, mais nous manquons de tout." Le gouvernement birman a depuis peu restreint l’aide humanitaire.

Pour Médecins sans frontières, par exemple, l’accès au camp est interdit. "Notre communauté est mise à l’écart, raconte Kamal, nous n’avons pas accès aux soins de base, nos enfants ne peuvent pas aller à l’école, nous ne pouvons pas travailler. C’est une mort à petit feu." "La situation dans les camps est horrible, confirme Wai Wai Nu, une militante rohingya de 28 ans emprisonnée pendant sept ans par l’ex-junte militaire. Ils n’ont pas assez de nourriture et pas assez d’eau."

L’Arakan est l’un des États les plus pauvres de Birmanie. Rohingyas et bouddhistes y ont longtemps coexisté sans trop de problèmes. Mais en 2012, un viol perpétré par des musulmans a mis le feu aux poudres.Des moines extrémistes comme Wirathu, le "Ben Laden bouddhiste", se sont déchaînés : "Les musulmans sont des violeurs, nos femmes ne sont plus en sécurité face à cette horde cruelle…"

La haine s’est installée

Entre les deux communautés, la haine s’est installée. Dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres autour de Sittwe, 800 000 Rohingyas sont confinés dans leurs villages sous haute surveillance policière et sont victimes de fréquentes exactions."Les policiers nous disent que cette terre n’est pas la nôtre, ils veulent qu’on en parte", explique le docteur Abdul Hamid, professeur dans une école musulmane. À Rangoont le gouvernement ne fait rien pour arranger les choses.

L’an dernier, une résolution du Conseil des droits de l’homme de l’ONU l’a fermement invité à octroyer aux Rohingyas la citoyenneté birmane. Après avoir visité de nombreux camps au nom de l’organisation, la Coréenne Yanghee Lee juge "désastreuse" la situation en Arakan."Les relations entre les communautés sont hostiles, écrit-elle dans un rapport. Nous n’avons pas obtenu du pouvoir en place qu’il diligente une enquête crédible sur les graves violations des droits humains qui ont eu lieu en 2012 et en 2014."

Insensible aux appels internationaux, le gouvernement multiplie les arrestations arbitraires pour inciter les Rohingyas à s’enfuir par la mer et gagner la Malaisie – où ils ne sont pas davantage reconnus. Comme toujours en ces circonstances, ces nouveaux boat people sont souvent victimes de passeurs malveillants. L’ONG Arakan Project a recensé environ 15 000 départs entre octobre et décembre 2014.

"Il n’est pas exagéré de parler de nettoyage ethnique, estime Chris Lewa, la présidente de l’ONG. À preuve, il n’y a plus trace de musulmans à Sittwe. Il existe un vrai risque de génocide." Dans les camps, la journée s’achève. Beaucoup regardent vers la mer. Si la situation ne s’améliore pas, ils savent qu’un jour prochain ils n’auront d’autre choix que de prendre le large. Au péril de leur vie. 

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