Société

C’est du vent !

Les voyages forment tout le monde, quel que soit l’âge de chacun. Il n’y a guère longtemps, je me suis retrouvé dans la capitale – que je préfère ne pas nommer – d’un pays d’Afrique centrale.

Mis à jour le 22 mai 2015 à 10:47
Tshitenge Lubabu M.K.

Par Tshitenge Lubabu M.K.

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Elle se reconnaîtra elle-même. Ou ses habitants le feront. Dans un quartier résidentiel, à une heure avancée de la nuit, un vacarme insupportable déchire les tympans. Agacé, je rappelle aux deux jeunes gens qui m’accompagnent que la loi interdit le tapage nocturne.

Et j’argumente : beaucoup d’élèves et d’étudiants, qui profitent du retour inespéré de l’électricité – absente toute la journée et une partie de la nuit – pour réviser leurs cours, sont perturbés.

J’ajoute que beaucoup d’autres personnes ont besoin de sommeil parce qu’elles se lèvent tôt pour vaquer à leurs occupations. Et j’accuse les autorités municipales d’être les complices de ces empêcheurs de dormir tranquille.

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C’est pareil et encore pire à Kinshasa. "Monsieur, pourquoi voulez-vous qu’ils respectent la loi alors qu’elle est violée tous les jours par ses propres concepteurs ? Ce sont eux qu’il faut condamner et non pas ces gens dont l’unique tort est de prier leur Dieu", me répond un de mes compagnons de route.

Ici, tout comme dans mon pays, pour qu’un citoyen respecte la loi, il faudrait d’abord que les membres du gouvernement qui l’élaborent et les parlementaires qui l’adoptent prêchent par l’exemple ?

Et le principe selon lequel nul n’est censé ignorer la loi, faut-il l’enterrer ? "Bien sûr. C’est du vent !" rétorque le second jeune homme. Ces propos me laissent sans voix parce que leurs auteurs, de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur, font partie de l’élite et des cadres de leur pays.

Après avoir reçu littéralement ces deux uppercuts, je retrouve mes esprits et contre-attaque : "Que pensez-vous de tous ces conducteurs qui ne s’empêchent pas de griller le feu rouge sous les yeux de la police ?"

La réponse est immédiate : "Pourquoi les condamner ? Ne pas s’arrêter à un feu rouge n’est pas un crime, il y en a qui font pire que cela. Il ne faut pas non plus accabler les policiers qui laissent faire ou se font soudoyer au vu et au su de tout le monde. Leur rémunération est dérisoire. C’est vous qui allez nourrir leurs familles ? La chèvre broute là où elle est attachée."

La seule loi qui vaille, dans ce cas, est-ce bien celle de la jungle ? Celle des combines, des détournements des fonds publics, de la prédation et du pillage ? "À quoi bon travailler sans s’enrichir, sans rouler dans un superbe 4×4 ni faire construire en un clin d’oeil une somptueuse villa ?" me dit-on.

Comme chez moi. Intégrité, loyauté, droiture, respect de la loi ? "Des foutaises qui ne nourrissent personne. Quand on occupe une position, il faut en profiter pour ne pas mourir pauvre. Sinon, on est idiot", assène un de mes interlocuteurs.

Notez bien : la pauvreté est un vice ; le respect de la loi, une hérésie ; l’honnêteté, un non-sens. Le juge peut donc rendre un verdict favorable à la partie qui l’a "motivé". L’étudiant soutenir un mémoire qu’il n’a pas écrit. L’étudiante louer son corps pour réussir. Le receveur des impôts confondre ses poches avec le Trésor public. Un fonctionnaire vous ruiner pour vous délivrer un document auquel vous avez droit.

À bas la corruption ? "Quelle plaisanterie ! Ce mot n’existe pas dans nos langues, c’est un mot français !" Déjà entendu. Ô temps, ô moeurs : il est des sociétés qui vivent la tête en bas