Économie

Ato Sufian Ahmed : « Il faut rendre la BAD plus réactive dans la gestion des dossiers »

Puisqu’il est parvenu en vingt ans à redresser l’économie de son pays, le grand argentier éthiopien estime pouvoir agir en faveur de la modernisation de la gestion de la Banque africaine de développement.

Mis à jour le 23 mai 2015 à 10:34

Ato Sufian Ahmed est le grand argentier de l’Éthiopie depuis vingt ans. © Jean-Christophe Marmara/Le Figaro Magazine

Dernièrement, Ato Sufian Ahmed ne s’est pas rendu à Paris. Il n’est donc pas venu dans les locaux de Jeune Afrique. Le ministre éthiopien des Finances et du Développement économique, candidat au poste de président de la Banque africaine de développement (BAD), a préféré concentrer sa campagne sur le continent, plutôt que d’emprunter le passage un peu obligé des grandes capitales occidentales. C’est depuis Addis-Abeba, son fief, qu’il espère convaincre.

À 51 ans, son bilan parle pour lui. Son CV pourrait presque se résumer en une ligne, mais celle-ci semble suffisante pour asseoir sa réputation dans les milieux financiers. Grand argentier de l’Éthiopie depuis vingt ans, il fait partie, dès les origines, de l’équipe de choc de l’ex-Premier ministre Meles Zenawi. Il se retrouve au coeur des grandes réformes économiques qui ont permis à ce pays de plus de 94 millions d’habitants, « associé jadis à la famine et à la pauvreté, d’être aujourd’hui l’une des économies les plus performantes du continent », selon ses propres mots. Entre son arrivée aux Finances en 1995 et aujourd’hui, le PIB par habitant a été multiplié par quatre selon les statistiques du FMI.

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Son nom reste parmi les plus cités par les observateurs.

Concision

Fort de cette expérience, Ato Sufian Ahmed s’estime donc prêt à prendre les rênes de la plus importante institution financière multilatérale du continent. « Bien sûr, les rôles sont différents ! Mais je suis persuadé que mon expérience de ministre peut être très bénéfique à la Banque. J’ai travaillé avec toutes les plus grandes agences de développement ou de financement. J’ai développé des liens avec le secteur privé et les investisseurs étrangers dans des secteurs aussi fondamentaux aujourd’hui que les infrastructures et l’agriculture », explique Ato Sufian Ahmed, qui en quelques mots vient de résumer l’essentiel de son programme.

Un sens de la concision dans la présentation de son plan et de ses projets qui lui vaut parfois des éloges par rapport à d’autres candidats. Plutôt que de se perdre dans des concepts comme certains de ses adversaires, « il montre beaucoup de pragmatisme, se concentrant sur des aspects très fonctionnels de la banque », apprécie ainsi une source anonyme interrogée par Jeune Afrique. Une vision peut-être plus politique que les autres, bâtie autour d’un programme clair et ramassé, concentré sur des thèmes forts et choisis : améliorer l’utilisation des ressources, les diversifier avec l’aide du privé, rationaliser les dépenses et fluidifier les prises de décision. En quelque sorte, ce qu’Ato Sufian Ahmed a réalisé au sein de son ministère en Éthiopie.

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Machine

Attaché aux missions traditionnelles de la Banque, il entend concentrer son action sur trois points : renforcer les capacités de financement, apporter la meilleure expertise possible et surtout moderniser le management « pour rendre la BAD plus réactive dans la gestion des dossiers et ainsi accélérer la concrétisation des projets ».

Il faut dire qu’il connaît bien les rouages de la machine : il siège depuis 1996 au conseil d’administration de l’institution. Une position privilégiée qui lui permet de témoigner du travail accompli par les responsables de la banque ces dix dernières années. À commencer par Donald Kaberuka. Là encore, l’hommage est bref mais éloquent. « Il a su montrer un vrai leadership pour devenir la voix du développement en Afrique », estime Ato Sufian Ahmed, qui entend poursuivre son oeuvre, en direction du secteur privé notamment, s’il est élu le 28 mai. « La Banque doit développer de nouveaux outils pour l’aider à venir investir en Afrique », insiste l’Éthiopien, qui compte faire de cette question « une priorité ».

« La BAD est aujourd’hui trop importante pour devenir un enjeu stratégique entre pays », rappelle Ato Sufian Ahmed

 

Mentor

S’il maniait le français aussi bien que les chiffres, Ato Sufian Ahmed pourrait faire figure de favori pour le scrutin. En dépit de cette lacune, son nom reste parmi les plus cités par les observateurs. Lui espère juste que le vainqueur sera choisi pour ses compétences et sa vision plutôt que pour d’obscures raisons politiques. « La BAD est aujourd’hui trop importante pour devenir un enjeu stratégique entre pays », rappelle-t-il. Une manière aussi d’évacuer la question du soutien politique dont il (ne) bénéficierait (plus) : son très influent mentor, Meles Zenawi, est décédé en 2012.

Malgré cela, il semble pouvoir compter sur le soutien de l’Afrique de l’Est : une juste récompense pour ce grand défenseur de l’intégration régionale, représentant d’un pays qui depuis plus de dix ans multiplie les projets d’infrastructures avec ses voisins, à commencer par Djibouti ou les deux Soudans. Et c’est la même logique qu’Ato Sufian Ahmed veut développer à l’échelle de l’Afrique car « l’union fait la force ». Cela pourrait permettre d’accélérer les décaissements dans le cas d’équipements à caractère communautaire. C’est en tout cas ce qu’il souhaite, pour voir la Banque gagner en efficacité, alors que la concurrence des autres organismes de financement du développement, en provenance des pays émergents, se fait plus forte. « La BAD doit plus que jamais marquer sa différence », affirme Ato Sufian Ahmed, qui espère avoir montré la sienne face à ses concurrents.

Le programme d’Ato Sufian Ahmed pour la Banque africaine de développement

S’il est élu, Ato Sufian Ahmed se concentrera sur trois tâches essentielles. D’abord, diriger les financements de la BAD sur des domaines où son expertise peut faire la différence par rapport aux autres bailleurs, avec quatre priorités : les infrastructures, l’agriculture, l’essor du secteur privé et l’aide aux États fragiles. Ensuite, mettre à disposition des États des organismes de conseil de renommée mondiale. Enfin, investir dans une gestion et des opérations de haute qualité pour améliorer l’efficacité de la Banque et son rapport coût-bénéfice tout en réduisant ses dépenses de fonctionnement.

Il compte sur le personnel de la Banque, selon une gestion basée sur l’émancipation, la délégation et la redevabilité. Il souhaite mettre en place un processus allant du bas vers le haut, pour que tous les agents partagent un sens commun des missions et des objectifs. C’est à ce prix qu’elle continuera d’inspirer confiance à ses clients comme à ses actionnaires, et qu’elle pourra rivaliser avec les nouveaux venus dans le financement du développement.