Culture

Festival de musique gnaoua : (ef)fusions mystiques à Essaouira au Maroc

La 18e édition du festival gnaoua d’Essaouira au Maroc s’est déroulée du 14 au 17 mai. Pendant quatre jours, cette cité de l’Atlantique a été rythmée par la rencontre des sons des maîtres maroccains et des plus grands de la « world music » venus des quatre coins de la planète. « Jeune Afrique » y était.

Mis à jour le 19 mai 2015 à 16:37

Sur la grande scène de la place Moulay Hassan, à Essaouira, en 2015. © Laurent de Saint Périer/J.A.

Il est 5 heures, Essaouira en frémit encore. Les pêcheurs qui vont au port croisent des groupes de jeunes qui rentrent de la plage, transis par la persistance auditive du crotal : pendant quatre nuits, les cymbales-castagnettes des gnaouas ont étrillé le vieux comptoir portugais qui n’est plus rythmé, ce lundi au petit matin, que par les coups des marteaux qui démontent les scènes du festival.

Quatre longues veillées durant lesquelles la petite cité emmuraillée sur l’Atlantique a accueilli dix fois sa population et a entendu les maalem (maîtres) du Maroc noir se mesurer aux virtuoses des cordes, des cuivres et des percussions venus d’Asie, d’Europe, d’Amérique et d’Afrique pour le clash des cultures le plus réussi de la planète "world music".

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A l’origine du festival, une musique mystique

"Fusions". Le principe de faire jouer un groupe gnaoua et des artistes d’autres familles musicales, qui orchestre depuis 18 ans l’organisation de ce festival, attire en masse la jeunesse marocaine et propage les sons gnaouas par-delà les frontières du continent. Une musique mystique à l’origine, celle des confréries religieuses des descendants d’esclaves noirs razziés pour les armées des sultans alaouites, et mondialement popularisée depuis les explorations d’un Brian Jones, l’ex-leader des Rolling Stones ou d’un Jimi Hendrix dont la légende locale a fait un quasi résident d’Essaouira bien qu’il n’y soit passé qu’en coup de vent.

© Laurent de Saint Périer

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Mélopées indiano-persanes sur ryhtme gnaoua

Cette année, la plus planante des fusions a ouvert la cérémonie : débarquant de Washington, face au soleil couchant sur l’Atlantique ouest, l’Afghan Humayun Khan a mêlé ses incantations enveloppées d’harmonium aux vocalises, appuyées par le puissant guimbré (guitare basse à trois cordes) du maalem Hamid el-Kasri. L’universalité du quatrième art fait des deux voix une seule mélodie, les mélopées indiano-persanes se tendent sur les rythmes gnaouas, les refrains saccadés de l’Africain s’infusent de mille et une nuits orientales.

Un instant, alors que la pénombre enveloppe la ville, le chant du muezzin interrompt la cérémonie. Sur la terrasse du Taros qui surplombe la place Moulay Hassan, les VIP sont aux premières loges. Des radeaux de sushis et des pyramides de grillades naviguent de l’ambassadeur des États-Unis à Leïla Shahid, la grande diplomate palestinienne emmitouflée dans un poncho de coton pour se préserver de la fraîcheur des nuits souiries. Dans la rue en bas défilent des bandes de jeunes et des familles au grand complet avec leurs trains de poussettes. Les enceintes d’un vendeur de musique tentent de le disputer aux murs de son de la grande scène où maintenant le guitariste du groupe danois Mikkel Nords Band bataille du manche avec maalem Moustapha Bakbou. Au Taros, les invités ont cédé la place aux habitués, les rythmes électro l’emportent sur les cymbales…

Peace and Love

Samedi, l’après-midi tire à sa fin. Sur la place, la foule est compacte. L’euphorie hachichine des rastas blancs qui, dès les premières notes, ont envoyé leurs dread-locks balayer les visages alentours, a été contagieuse. Çà et là des spectateurs bondissent, des cercles se sont formés aux centres desquels se déchaînent des danseurs happés par les rythmes : "Zâr, la possession", explique un Yéménite venu avec sa femme irakienne du Qatar pour l’occasion. Est-ce la guerre à Sanaa ? Daesh menace-t-il Bagdad ? "Peace and love à Essaouira", évacue, sourire béat et bras tendus, le Yéménite.

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Blancs et Noirs, jeunes et vieux, hommes et femmes, Marocains et étrangers, tous un, fusionnant dans la transe du tagnaouit. Un jazz psychédélisé de quarts de tons orientaux, de djembés d’Afrique et des cymbales gnaouas hypnotiques perce l’obscurité. En mode blues des alizées, le solo de guitare prend un moment les accents d’un Santana hanté par le souvenir d’une Black magic woman. Puis le guimbré vient se caler sur le rythme d’un honky tonk bourru du Mississipi. De l’autre côté de l’Atlantique, Sa Majesté pentatonique B.B. King vient d’expirer son dernier souffle. Le savent-ils, les possédés qui raclent des gutturales sur la scène d’Essaouira ? Des boules bondissantes diodées de bleu et de rouge fusent du public comme des lucioles dans le noir, des enfants secouent des baudruches remplis de grains de riz, tentant avec ces maracasses éphémères de reproduire les rythmes des gnaouas qui, en rang sur scène, font siffler le crotal.

Épilepsie rythmique

La grande communion de la place Moulay Hassan rassemble tous les publics par ses fusions osées, mais les initiés du tagnaouit se retrouvent dans les enceintes du Dar Souiri ou de la zaouia Aissaoua. Là, les maîtres de musique gnaoua s’y produisent seuls, dans un recueillement seulement perturbé par la transe qui saisit certains spectateurs. La chevelure fouettant les esprits invisibles, ils accourent alors vers la scène enfumée d’encens pour être couverts d’un voile qui abritera leur communion mystique. Dans le patio du Riad Souiri, le grand maalem Saïd Oughassal dirige la cérémonie. C’est d’abord un rythme lent, entraîné par les cymbales, sous-tendu par le claquement rauque du guimbré qui, basse et percussion à la fois, imprime aussi au morceau sa mélodie lancinante. Nasillard ou grave, le refrain du chœur répond au chant du maître. Puis le rythme s’accélère, les cymbales s’emballent, les clameurs s’accentuent.

Tour à tour, des musiciens se détachent du rang pour se lancer dans des danses acrobatiques. Sur les cordes du guimbré, la main d’Oughassal module un solo d’une incroyable vélocité, mouline l’air, disparaît dans un tourbillon de doigts. La musique devient frénétique, le cervelet se crispe et résiste à l’extase qui veut l’envahir pour finalement céder quand culmine l’épilepsie rythmique.

Le lendemain matin, les Ambassadeurs débarquent en provenance d’Abidjan. Salif Keïta déambule incognito dans les souks parmi les badauds souiris et les touristes occidentaux. "Ici, Paul Simon ou Robert Plant, le chanteur de Led Zepplin, peuvent traverser la plage sans être abordés par personne, mais lorsqu’apparaît un maalem marocain, c’est l’hystérie," remarque Nayla Tazi, l’organisatrice du festival. Confirmation le soir même, quand les cris d’enthousiasme du public à l’annonce d’un maître gnaoui célèbre couvrent vite les soupirs d’agacements provoqués par l’annulation de dernière minute de Kenny Garett qui, pris d’un caprice de star, a décidé de garder la chambre.

La foule marocaine reprend les refrains du maestro en chœur et ravie, s’abandonne en danses joyeuses.

À quelques encablures, sur les docks du port où ne filtrent que les basses lourdes du guimbré et les sifflements du public, le vieil Ahmed, qui a écumé les ports d’Europe et d’ailleurs et se souvient avoir fumé la sebsi avec les hippies dans les années 1970, commente sobrement la bacchanale marocaine, un sourire aux lèvres : "C’est bien…"