Elections

Togo : Faure Gnassingbé, que va-t-il faire de sa victoire ?

Partisans du chef de l'Etat sortant, une semaine avant le scrutin, à Dapaong, dans le nord du pays.

Partisans du chef de l'Etat sortant, une semaine avant le scrutin, à Dapaong, dans le nord du pays. © Erick Christian Ahounou

Ce n'est pas tout d'être réélu - fût-ce largement. Le président Faure Gnassingbé va devoir faire le ménage dans son parti et jusqu'au sein du gouvernement. L'efficacité des politiques engagées est à ce prix.

Mis à jour le 21/05.

À la fin juin, ils iront le coeur battant à la cérémonie d’investiture du président élu. Ministres, patrons d’institutions, directeurs généraux ont pourtant des raisons d’être heureux de la victoire de leur champion, Faure Gnassingbé.

Au pouvoir depuis 2005, le président sortant a été réélu avec 58,77 % des suffrages à la suite d’un scrutin dont les résultats ont été contestés par son principal rival, Jean-Pierre Fabre, lui-même crédité de 35,19 % des voix.

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Mais les hauts responsables de l’exécutif savent que mieux vaut laisser le champagne au réfrigérateur en attendant le remaniement ministériel, qui s’annonce comme un grand renouvellement.

Nul n’est assuré d’être maintenu au gouvernement au cours de cette complexe redistribution des cartes postélectorale. Les proches de Faure Gnassingbé s’inquiètent de ce que le président se soit donné les moyens de choisir lui-même ses collaborateurs.

Il ne doit rien aux anciens faiseurs de roi, ces figures de l’ancien parti unique, nostalgiques des méthodes expéditives du général Eyadéma, qui freinaient toute possibilité de réforme.

Nombre d’entre eux ont d’ailleurs déjà été écartés, à l’instar de l’ancien ministre de l’Administration territoriale Pascal Bodjona, de l’ancien chef d’état-major général des forces armées Mohamed Atcha Titikpina, de l’ex-patron de la Chambre de commerce Jonathan Fiawoo, et même de Kpatcha Gnassingbé, le demi-frère putschiste du chef de l’État…

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Pour ce nouveau mandat, le jeune quinquagénaire ne gouvernera pas non plus sous la contrainte des accords politiques, comme ce fut le cas avec ceux conclus à Ouagadougou en 2006, qui lui ont imposé deux chefs de gouvernement, Edem Kodjo et Yawovi Agboyibo.

Il a résisté à l’opposition et débauché en son sein sans avoir besoin de faire trop de concessions. Il aura assez de force pour recadrer ses amis de l’Union pour la République (Unir, au pouvoir), qui reste plombée par d’impitoyables luttes internes – en témoigne le fait que, trois ans après sa création, le parti n’a toujours pas de bureau politique.

La fracture n’est plus générationnelle, comme au temps du Rassemblement du peuple togolais (RPT), mais elle oppose non moins vigoureusement des clans rivaux dans l’entourage de Faure. Sur le plan économique, sa marge de manoeuvre est tout aussi appréciable.

Le Togo n’a pas de programme avec le FMI. Mais avoir les mains libres a un prix. Faure a dû coordonner lui-même sa campagne électorale, décider du timing de ses propres déplacements, passer de longues heures à contrôler le travail de ses collaborateurs, valider des idées par SMS, arbitrer les conflits tout en ménageant la susceptibilité de ses partisans.

Il a catégoriquement refusé de nommer un directeur de campagne, au risque de fâcher son Premier ministre, Arthème Ahoomey-Zunu, qui se serait bien vu à ce poste. Certains y voient une défiance à l’égard de ce chef du gouvernement critiqué par les nostalgiques de son prédécesseur, Gilbert Fossoun Houngbo. Pis : depuis la fin 2013, ses absences pour cause de maladie ont souvent obligé le chef de l’État à le suppléer.

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Les rapports orageux entretenus par Ahoomey-Zunu avec les syndicalistes et quelques maladresses dont il s’est rendu coupable en Conseil des ministres ont achevé de saper son autorité. Ceux qui parient sur son départ établissent déjà une liste de potentiels successeurs.

Une seule certitude : le chef du gouvernement devrait être choisi parmi les cadres issus du sud du pays, conformément à la géopolitique locale. "Idéalement, c’est dans la région des Plateaux qu’il faut dénicher l’oiseau rare, même si cela n’exclut en rien la région maritime", explique un ministre.

On parle de Victoire Dogbé-Tomegah, la puissante directrice du cabinet présidentiel. "Elle a engrangé des succès dans la mise en place de la politique de promotion de la microfinance", relève un politicien. Mais, problème : elle est coupée de la base.

"D’ailleurs, Faure a perdu dans la préfecture de Vo, celle dont elle est originaire", tempère notre source. L’opposant Agbéyomé Kodjo est lui aussi candidat à la primature. Son rapprochement avec le chef de l’État, dont il a soutenu la candidature, est notoire.

Mais il est peu envisageable que Faure Gnassingbé confie les clés de l’exécutif à l’imprévisible et ambitieux Agbéyomé, qui a déjà été président de l’Assemblée nationale, Premier ministre et ministre de l’Intérieur, et qui, surtout, s’est toujours considéré comme étant le "vrai" successeur de Gnassingbé Eyadéma. Peut-être va-t-on enfin créer – et lui confier – un Conseil économique et social…

Un groupe de réflexion animé par d’anciens cadres du RPT fonctionne déjà de façon informelle et n’attend plus que la décision présidentielle pour voir le jour. Pendant ce temps, Agbéyomé profite du rétablissement de son traitement d’ancien Premier ministre et des avantages y afférents.

Exclu, aussi, le ministre de l’Administration territoriale, Gilbert Bawara, barré par la géopolitique pour ses origines nordistes, comme le chef de l’État. Pourtant, ce proche de

 

Faure Gnassingbé, qui connaît le système par coeur, serait le partenaire idéal dans le tandem de l’exécutif.

D’autres noms sont évoqués, mais qui sait sur qui se portera le choix de Faure Gnassingbé ? "Nous attendons qu’il renouvelle assez largement l’équipe gouvernementale pour qu’elle soit au niveau", persifle un avocat.

 

Volcan social

Pour gouverner sans entraves jusqu’en 2020, le président devra opérer les réformes exigées par l’opposition et la société civile, à savoir rétablir le scrutin présidentiel à deux tours et limiter le nombre de mandats présidentiels.

"Il doit céder sur ce point et changer la constitution dès le début du mandat en échange de sa tranquillité", insiste un membre de la société civile. Sinon, le volcan social, qui s’était mis en sommeil le temps de la parenthèse électorale, aura tôt fait de se remettre en activité.

Déjà, la grogne monte parmi les médecins. Les nouvelles du front social seront directement corrélées à la situation économique. Avec plus de 60 % des Togolais âgés de moins de 25 ans (dont 29 % sont au chômage), la formation et l’emploi sont la priorité.

D’où le soin mis notamment dans l’amélioration de l’image du pays à l’international. Faire du Togo un pays attractif pour les investisseurs pourrait créer des réservoirs d’emploi.

 

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Il est également question de mettre en oeuvre rapidement ses programmes de développement, à l’instar de la Stratégie de croissance accélérée et de promotion de l’emploi (Scape) 2013-2017, et de la Vision Togo 2030.

Là aussi, le président devra donner une impulsion décisive. "Pour plus d’efficacité, il va falloir fusionner le ministère de la Prospective et celui du Plan, deux départements ministériels aujourd’hui distincts mais qui se marchent sur les pieds", explique un bon connaisseur du dossier.

De même, les conseillers du chef de l’État l’incitent à créer un vrai ministère de l’Économie – distinct du ministère chargé des Comptes publics – qui se chargerait du déroulement du plan Vision Togo 2030 avec plus d’efficacité que l’actuel ministère des Finances.

Ce dernier devra, dès cette année, faire en sorte que la Scape soit cohérente avec le budget de l’État, dont il est attendu qu’il passe sur le modèle du budget par objectif de programme à partir de 2017. Priorité, donc, à l’économie.

Enfin libéré de toutes sortes de contraintes, Faure a désormais les cartes en main pour mettre le cap sur l’émergence. Rendez-vous est pris pour 2020. 

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