Culture

Akhenaton : « Les Français ont beaucoup de leçons à recevoir des artistes maghrébins »

Il a joué le rôle de directeur artistique pour une exposition consacrée à la culture urbaine à l’Institut du monde arabe, à Paris. Rencontre avec le leader du groupe de rap IAM, prochainement en tournée en Afrique.

Mis à jour le 18 mai 2015 à 10:54

Akhenaton, leader du groupe de rap IAM © Nicolas Guérin

À 46 ans, le leader du groupe de rap français IAM garde la même passion et le même engagement pour la culture hip-hop, dont il a été l’un des plus grands représentants en France. Aujourd’hui, Akhenaton, Philippe Fragione de son vrai nom, enfile une nouvelle casquette, celle de directeur artistique d’une exposition à l’Institut du monde arabe (IMA), "Hip-hop, du Bronx aux rues arabes". Faire entrer dans un lieu public le rap, le graffiti, la danse et tous les symboles d’un mouvement toujours très vivant a demandé plus de deux années de travail. Une entreprise audacieuse qui s’est heurtée aux préjugés qu’elle entend dénoncer quand il a fallu trouver des fonds : non, le hip-hop n’est pas une sous-culture perpétrée par des délinquants talentueux. Finalement, le sponsor est… une multinationale américaine, Coca-Cola, à laquelle le rappeur a prêté sa voix pour une campagne de publicité. De quoi déchaîner ses détracteurs et les réseaux sociaux.

Jeune Afrique : Comment avez-vous conçu ce projet ?

AKHENATON : Au début, j’étais réticent à l’idée de monter cette exposition dans un lieu institutionnel comme l’IMA, mais vu le révisionnisme culturel et historique qui règne en ce moment, il était important d’ancrer les choses dans l’Histoire, de vulgariser cette culture et de la rendre accessible au plus grand nombre. Je ne voulais surtout pas faire une exposition historique et didactique sur la culture hip-hop. Nous n’y serions jamais arrivés, c’est beaucoup trop large. Nous avons orienté l’exposition sur la culture de la transmission à l’oeuvre dans le hip-hop. C’est très africain, ça !

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Pourquoi avoir choisi de se focaliser sur les "rues arabes" ?

Pour une exposition à l’IMA, on ne pouvait pas se passer de ce volet, qui n’était pas prévu initialement. C’est finalement devenu le focus de l’exposition ! Ce qui est fascinant, c’est de voir les couleurs et l’intensité de la vie dans des régions que l’on a trop tendance à dépeindre en noir et blanc depuis la France.

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Comment expliquez-vous une telle vitalité de la culture hip-hop dans ces pays ?

Les artistes du Maghreb sont tout d’abord les héritiers de toute la tradition et la richesse culturelle de leurs pays. Mais depuis la chute du califat, en 1924, ces peuples ne connaissent que des conflits : colonisation européenne, décolonisation, dictature, révolution et guerre. Ils ont donc beaucoup de choses à raconter dans leurs toiles, dans leurs textes, dans leurs mouvements de danse, dans leurs spectacles. Nous, Français, nous sommes spécialistes pour reprendre des causes qui ne sont pas les nôtres ; nous avons beaucoup de leçons à recevoir de ces artistes. Par exemple, personne ne peut mieux parler de la situation palestinienne, qui est encore aux prises avec l’histoire européenne de la colonisation, que les Palestiniens.

Que pensez-vous du Printemps arabe, quatre ans après ?

Excepté en Tunisie, les peuples se sont fait voler leur révolution. En Libye, par exemple, les Français, avec les Américains et les Britanniques, ont supplanté les Allemands et les Italiens. Ils ont défendu des gens qu’on a présentés comme des Robespierre, et qui aujourd’hui se battent entre eux et tuent des civils. Ils ravagent le pays.

Le rap s’est-il révélé pendant ces soulèvements populaires ?

Non, il y avait une scène bien avant. Les rappeurs dérangeaient en Tunisie sous Ben Ali. En Palestine, il y a depuis de nombreuses années une scène très active. Le contexte historique de ces pays a été propice à l’émergence d’un rap conscient et engagé ; ce qui explique qu’ils ont souvent été la cible des pouvoirs en place.

Glory to the Unidentified, des Egyptiens Ammar Abo Bakr et Mo Mahmoud alias Khaled (Le Caire,2013)

Avez-vous des contacts avec des artistes de la scène hip-hop du Maghreb ?

J’ai mené des projets avec Gaza Team [Palestine], avec des groupes marocains, algériens ou encore tunisiens… Mais la prochaine étape, c’est d’aller là-bas et de faire de la musique. Je suis d’ailleurs très fier d’avoir invité pour l’exposition Stomstrap, un beatmaker surdoué qui vient de Ramallah.

Dans un message posté sur Facebook, vous dites qu’il y a rarement eu une exposition aussi difficile à organiser…

Ce n’est pas moi qui le dis, mais les personnes de l’organisation. Ils n’ont jamais eu autant de mal à monter les partenariats et des sponsorings pour financer une exposition.

Selon vous, est-ce le signe que la culture hip-hop est mésestimée en France ?

Oui. Trente ans après son éclosion en France, on n’a toujours pas saisi son importance. Et même aux États-Unis, où pourtant ils ont une longueur d’avance. Prenons par exemple cette photo de Five Pointz à New York, la Mecque du graffiti dans le monde. On venait de toute la planète pour voir ce lieu, jusqu’au mois d’août dernier : des promoteurs immobiliers l’ont détruit, alors que des gens demandaient depuis longtemps son rachat par la ville. Ça dénote bien la négation de l’importance de cette culture dans le monde.

Finalement c’est une entreprise américaine, Coca-Cola, qui est sponsor de l’exposition. Vous êtes d’ailleurs la cible d’attaques sur internet, car vous avez prêté votre voix pour une campagne de pub de la marque, #Choisislebonheur…

C’est très français comme réaction. Aux États-Unis, KRS-One a fait une pub pour Pepsi, Common pour Sprite, et personne n’a rien dit. J’ai discuté avec une jeune femme engagée qui m’a dit qu’elle avait pleuré de m’entendre dans cette pub. Je lui ai demandé : "Tu as un portable ? Tu sais ce qu’il y a à l’intérieur ? Des métaux précieux pillés en Afrique, l’uranium du Niger pour l’électricité qui sert à le faire fonctionner… Certaines entreprises qui le produisent fabriquent aussi les puces de guidage de missiles. Et tu les boycottes ? Non. C’est plus facile de supprimer le Coca que le portable. Tu choisis donc ce qui t’arrange."

Cela signifie-t-il qu’on ne peut rien faire aujourd’hui sans impliquer les grands groupes industriels ?

Oui. Ceux qui s’imaginent le contraire se leurrent. Sans l’apport de fonds privés, cette exposition aurait eu du mal à vivre. Tout comme notre concert en Égypte, qui n’aurait pas pu se faire sans le soutien d’un grand opérateur de téléphonie mobile. La révolution est dans tes choix de consommation, mais pas sur Facebook. Pour changer les choses, il faut rencontrer les gens, y compris dans les grandes entreprises, qui ne se valent pas toutes. Coca-Cola est encore victime de son image anticommuniste post-Seconde Guerre mondiale.

La société de consommation est d’ailleurs dans l’ADN même du hip-hop…

Oui ! Le hip-hop est une culture capitaliste née dans une société de consommation. Mais elle s’empare de tout, c’est donc une culture pour un capitalisme plus juste. On est dans un système où on peut faire en sorte que les plus grands possédants puissent partager et que les choses aillent mieux.

Avez-vous prévu de tourner en Afrique avec IAM ?

Nous avions une tournée prévue en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Mauritanie, mais notre promoteur la reporte à début 2016. Je suis effondré, car les gens vont finir par croire qu’on ne viendra pas.