Environnement

Ghana : El Anatsui, raccommoder le monde

Pièce de l'installation Five Decades, à la Jack Shainman Gallery à New York © El Anatsui, Courtesy of the arts and Jack Shainman Gallery, New York

Un Lion d'or à Venise pour l'ensemble de sa carrière, une grande rétrospective organisée à New York, une oeuvre monumentale présentée en France, le sculpteur ghanéen est sur tous les fronts.

De confortables Nike noir et vert, une veste de costume sombre statufiant un long corps légèrement emprunté, une mousse de cheveux blancs et un air d’absence rêveuse : le plasticien ghanéen El Anatsui n’a pas l’air tout à fait à son aise quand vient l’heure de prendre place pour le déjeuner, sous la verrière du Grand Velum.

Peut-être pense-t-il déjà à sa sieste – il y tient et il a une bonne excuse : il vient de passer trois jours à installer une oeuvre monumentale… Rare en France, El Anatsui est de passage en ce début avril au château de Chaumont-sur-Loire, où il expose pour quelques mois, jusqu’au 1er novembre 2015, alors que des milliers de visiteurs vont bientôt affluer pour assister au réputé Festival des jardins.

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Les honneurs, il en a l’habitude, le moindre n’étant pas d’avoir été exposé dès 1990 à la Biennale de Venise, puis de nouveau en 2007 – date qui suscita pour lui le début de l’effervescence internationale. À 71 ans, il est l’un des artistes les plus recherchés du continent et ne cesse de courir le monde pour exposer son travail, patiemment assemblé dans son atelier de Nsukka, au Nigeria, avec l’aide d’une trentaine d’employés.

 Eric Sander pour le domaine de Chaumont-Sur-Loire 2015Ce jour, il est accompagné d’une étudiante de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Stéphanie Vergnaud, qui achève une thèse sur son travail sous la direction de l’anthropologue Jean-Loup Amselle. Grâce à l’entremise du commissaire d’exposition Simon Njami, elle a pu passer plusieurs semaines à Nsukka et fréquenter l’artiste au quotidien.

Le temps d’un repas, elle se fait son porte-parole : il n’aime pas parler en mangeant et sans doute rechigne-t-il à coller à ses enveloppantes créations un discours qui serait réducteur, forcément. "Je l’appelle "le sage", dit Stéphanie Vergnaud. C’est quelqu’un de peu causant mais de très sociable. Il faut lui tirer les vers du nez, mais c’est comme ça aussi avec ses amis. Il observe."

Brandy

El Anatsui intervient néanmoins quand il s’agit d’apporter une précision, concernant sa biographie notamment. Ainsi, quand il entre à la faculté des arts de l’université de sciences et technologies de Kumasi, il ampute le nom que lui ont donné ses parents au moment de sa naissance, à Anyako. "El Anatsui, cela me décrit mieux que le nom que j’ai reçu au départ", dit-il simplement.

Premier acte artistique. Comment ont réagi ses parents ? "Ils n’ont pas eu le choix." Son père exerçait alternativement les métiers de pêcheur et de tisserand. "Ma sculpture rapproche les choses, comme le tisserand", affirme l’artiste. Et les répare aussi, comme le pêcheur ramende ses filets.

S’il semble livrer là une clé, attention à la pente savonneuse des interprétations rapides et des raccourcis intrépides. "Souvent, il refuse de m’expliquer une pièce, poursuit Stéphanie Vergnaud, insistant sur le fait que ma propre vision peut enrichir son oeuvre."

Les créations qui ont assis sa notoriété sont reconnaissables entre mille : d’immenses draperies de métal constituées de bouchons pliés et reliés entre eux par des fils de cuivre. À Chaumont-sur-Loire, l’oeuvre qui occupe les trois murs de la galerie du Fenil et qu’il a baptisée Xixe est composée de plus de deux millions de pièces métalliques provenant entre autres de bouteilles de brandy. "Cela vous donne une idée de la quantité d’alcool consommée", dit-il avec humour, même s’il commande aujourd’hui directement son matériau aux distilleries locales qui récupèrent les bouteilles consignées.

Draperies, tissus, tapisseries, tentures, de nombreux mots pourraient convenir pour décrire ces assemblages aux reflets changeants, mais lui préfère les qualifier de "sculptures". "Il voit son travail en trois dimensions, explique Vergnaud.

L’oeuvre prend en compte le mur qui est derrière. Si elle perd un morceau, ce n’est pas grave ; si le hasard impose des trous, El Anatsui les assume. Il y a une recherche de transparence, de mobilité, de modularité, d’adaptabilité. L’usure aussi lui va très bien…"

Si les visiteurs ont tendance à citer les drapés d’or de Gustav Klimt face aux oeuvres d’El Anatsui qui confèrent à des métaux pauvres une élégance de haute couture, lui ne rejette pas l’interprétation – mais il préférera citer comme références le plasticien indien Anish Kapoor et l’architecte japonais Tadao Ando.

Tessons

Sans l’aide de croquis préparatoires qui enfermeraient El Anatsui dans une finition rigide, les oeuvres de celui-ci sont pensées à partir de modèles plus petits réalisés avec des pièces de métal pliées différemment, composées à même le sol dans le grand hangar de Nsukka par des dizaines de "petites mains" et assemblées selon les directives – et sous le regard bienveillant – du maître.

Elles quittent ensuite le plan horizontal (et l’Afrique) pour imposer leur verticalité fluide dans les temples occidentaux de l’art contemporain. Le prix à payer – en général au-delà de 100 000 euros – place ce célibataire endurci parmi les artistes du continent les mieux cotés, loin d’une Marlène Dumas et d’une Julie Mehretu, mais au coude-à-coude avec William Kentridge.

La liste des commandes est interminable… II ne les honore que si sa liberté reste entière. Contraintes de délais, de taille, de matériau ? Très peu pour lui. Alors, recycleur génial d’éléments de rebut, El Anatsui ? Champion hors catégories du récup’art ? Pierre philosophale du Nigeria ? En fait, pas vraiment.

Si son travail a beaucoup évolué au cours des années et des différentes résidences d’artiste, un point commun réunit les matériaux qu’il a utilisés successivement et parfois simultanément. "Que ce soit les anciens plateaux de marchés circulaires utilisés par les femmes pour vendre leurs produits ou les morceaux de bois récupérés au bord de la mer, les tessons de poteries cassées ou les bouchons de bouteille, les éléments dont il se sert sont toujours porteurs d’une trace de mémoire que la sculpture vient réveiller", analyse Vergnaud.

Ainsi a-t-il redonné vie à des pots brisés, à des râpes à manioc rouillées, à des plateaux de bois, chargés de tout un quotidien africain. Il a aussi scarifié à la tronçonneuse et cautérisé au chalumeau des planches charriées et usées par la mer. Les parties métalliques des diverses bouteilles bues au Nigeria (Black Gold Whisky, Liquor Headmaster, Paragon Ponche, KD Beverages, Obisco United, 007 Dark Rum…) ont assuré sa gloire, après qu’il fut tombé par hasard sur un sac rempli de capsules au bord d’une route.

Il donne une piste aux exégètes : "Quand les Européens ont débarqué en Afrique, ils ont apporté l’alcool avec eux. C’est devenu une monnaie d’échange dans le commerce triangulaire." L’Histoire importe pour l’ancien professeur, influencé par le concept de "synthèse naturelle" d’Uche Okeke et toujours très demandé par les étudiants nigérians.

El Anatsui défend un art connecté au monde, à des thèmes qui parlent à tous comme la question de l’environnement ou celle des migrations.

Y voir une complainte passéiste serait une erreur : les fils de cuivre assemblant des millions de bouchons les uns aux autres tissent l’ADN d’une humanité unie pour le meilleur par des liens forts et souples. Sans doute se plaindrait-il de mots aussi faibles face à la variété des pleins et déliés de son oeuvre, mais il n’en renierait pas forcément la dimension joyeuse, enthousiasmante.

"El Anatsui est très optimiste dans son oeuvre, confirme Stéphanie Vergnaud. Il a une mentalité très positive. S’il ne souhaite pas parler de Boko Haram, par exemple, c’est parce que c’est négatif." Représenté par l’October Gallery de Londres et par la Jack Shainman Gallery de New York, El Anatsui a beau être une sommité dans son pays d’accueil, il n’y expose pas.

Le faible développement du marché de l’art n’est pas la seule explication valable : ses oeuvres ne se plient guère aux exigences des lieux confinés proposés au Nigeria, elles ont besoin d’espace.

Mais peu importe l’endroit, après tout, El Anatsui défend un art connecté au monde, à des thèmes qui parlent à tous comme la question de l’environnement ou celle des migrations. Artiste et africain plutôt qu’artiste africain, le célibataire de Nsukka raccommode inlassablement un monde dont les coutures ont tendance à craquer. 

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