Défense

Burundi : Nkurunziza peut dire alléluia

Supporters de Pierre Nkurunziza, attendant son retour à Bujumbura, le 15 mai. © Goran Tomasevic/ Reuters

Victime d'un coup d'État alors qu'il brigue un troisième mandat, le président s'en est sorti in extremis. Mais pour cet évangélique qui ne se fie qu'à sa bonne étoile, ce coup de semonce n'est pas forcément de bon augure.

À force de ne rien vouloir lâcher, Pierre Nkurunziza a failli tout perdre. Son entêtement à briguer le 26 juin un troisième mandat présidentiel, malgré une opposition de plus en plus forte et résolue, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, aurait pu lui coûter cher. Et risque, à terme, de mener le Burundi à la catastrophe.

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Favori il y a quelques jours encore d’un scrutin qui s’annonçait joué d’avance, le président burundais s’est retrouvé quarante-huit heures durant littéralement éjecté d’un jeu politique dont il croyait détenir toutes les cartes maîtresses. Depuis Dar es-Salaam, en Tanzanie, où il était bloqué le 13 mai alors que venait d’éclater le coup d’État fomenté par le général Godefroid Niyombare (lire page 15), il en a été réduit à laisser les officiers supérieurs de son armée régler entre eux son sort et celui du pays.

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Un peu comme lorsqu’en 1998, les chefs militaires des différentes factions de la rébellion hutue s’étaient entendus pour lui laisser les rênes du Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD).

C’est à cette époque et contre toute attente que petit "Pita" – son surnom au maquis – est devenu grand, dans l’ombre de Hussein Radjabu, son mentor, dont il se débarrassera une fois devenu, en 2005, le premier président d’un Burundi en paix après plus d’une décennie de guerre civile.

Appels pressants

Réélu en 2010 avec l’onction du suffrage universel direct, Pierre Nkurunziza ne semble jamais avoir douté de son bon droit à se présenter cette année encore pour assurer la fonction suprême.

Et à l’évidence, à 51 ans, il n’entend pas abandonner son fauteuil, sourd aux appels pressants de ceux qui, de toutes parts, lui suggèrent de renoncer. Évangélique convaincu, ce born again croit en sa bonne étoile, au point d’écouter peut-être davantage les voix impénétrables du Seigneur que celles de la raison.

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Ce n’est pas faute d’avoir été appelé à la prudence par les cadres modérés du CNDD-FDD. Lorsque, le 18 février, le président limoge brutalement le général Niyombare, alors chef du Service national des renseignements (SNR), après avoir pris connaissance d’une note confidentielle aux conclusions alarmantes pour son régime et pour la stabilité du pays, son entourage craint une fracture irréversible au sein du parti présidentiel ainsi que dans l’armée, où Godefroid Niyombare jouit d’une popularité certaine depuis qu’il a été son premier chef d’état-major d’origine hutue en 2009.

"Le président doit vraiment être sûr de ses soutiens pour pouvoir ignorer à ce point ses opposants et les avertissements de la communauté internationale", s’interrogeait ouvertement l’un des frondeurs du CNDD-FDD, quelques heures avant la tentative de putsch.

Pourtant, le 13 mai, aux premières heures du coup de force, quand les mutins libèrent les radios privées pour annoncer la destitution du chef de l’État et bouclent l’aéroport de la capitale, le camp présidentiel semble tanguer. Il se ressaisit au moment décisif, mais la confusion qui a régné pendant quelques heures et les hésitations de l’armée ont confirmé que jamais la fracture n’avait été aussi béante parmi les compagnons de lutte de Pierre Nkurunziza.

Riz et haricots

Son parti, qu’il espérait aux ordres, a montré durant la crise à quel point il était divisé. Et il aura fallu toute l’influence des "hommes du président", ce quarteron de généraux issus comme lui du maquis, pour rameuter les fidèles.

Portés disparus depuis le début des événements, Alain-Guillaume Bunyoni, ancien chef du cabinet civil, et le très controversé Adolphe Nshimirimana, patron du SNR jusqu’en novembre dernier, ont usé en coulisses de toute leur influence pour rappeler certaines allégeances passées lors de la guerre civile aux indécis du CNDD-FDD ainsi qu’aux forces de sécurité et de défense.

Une fois leurs troupes remises en ordre de marche, les loyalistes ont pu remporter la bataille qui faisait rage à Bujumbura pour le contrôle des stations de radio, seul moyen de communiquer avec le reste du Burundi.

Un enjeu de taille pour les deux camps, puisque dans un pays où 80 % de la population vit dans les campagnes, "ce sont les collines qui décident", comme le rappelle un diplomate en poste dans la capitale.

Pierre Nkurunziza, qui l’a compris dès son accession au pouvoir, n’a d’ailleurs pas cessé d’arpenter les zones les plus reculées pour y asseoir sa popularité, distribuant à tout-va sacs de riz et de haricots à des paysans qui se serrent la ceinture.

Il peut bien perdre Bujumbura l’insoumise, qui lui est de toute façon hostile, mais pas question de laisser s’échapper les zones rurales, qu’il considère tout acquises à sa cause et que les Imbonerakure, cette milice forte de plusieurs milliers de jeunes Hutus, se sont évertués à maintenir dans le droit chemin.

Désormais débarrassé d’un "scénario burkinabè" dans lequel l’armée lui aurait confisqué le pouvoir pour le remettre au peuple, Pierre Nkurunziza peut envisager plus sereinement la suite des événements.

Il peut même se payer le luxe d’éviter un "scénario à la russe" suggéré encore ces derniers jours par de nombreux observateurs, consistant à s’effacer pendant cinq ans derrière un dauphin qui lui aurait ensuite redonné le pouvoir, tel Vladimir Poutine avec Dmitri Medvedev.

"Une telle option n’est plus d’actualité. Et puis, encore aurait-il fallu que le président fasse confiance à un fidèle, or ce n’est pas l’une de ses vertus cardinales", témoigne un ancien compagnon d’armes.

Les événements de ces derniers jours ne devraient pas inverser la tendance…

Bujumbura, la capitale, reprise en main par les forces loyalistes, le 15 mai.©Goran tomasevic/Reuters

Haute tension

À l’heure où les premières chasses à l’homme ont commencé dans les rues de Bujumbura, la situation reste sous haute tension dans la capitale.

Rentré dans son pays quelques heures seulement après l’échec du putsch, l’homme fort du Burundi a certes perdu de sa superbe, mais grâce à l’appui de ses généraux et à la passivité de la très grande majorité d’un peuple épuisé et traumatisé par des décennies de violence, il devrait pouvoir conserver, au moins dans les mois qui viennent, tous les leviers du pouvoir.

Même si, pour cela, il est placé sous la garde très rapprochée d’une armée qui l’a remis en selle. Après avoir joué les pyromanes, le chef de l’État devra très vite se transformer en rassembleur s’il veut relancer dans les temps un processus électoral censé commencer, le 26 mai, par les scrutins législatif et communal.

Et tourner la page de cette période troublée pour rapidement se remettre au travail et offrir des gages à une communauté internationale qui n’aurait peut-être pas forcément vu son départ d’un mauvais oeil.

Pour un dernier tour cette fois, puisque le président a confirmé lors de son dépôt de candidature le 8 mai devant la Commission électorale nationale indépendante (CENI) qu’il ne se représenterait pas en 2020.

Une annonce passée complètement inaperçue alors que les manifestations battaient leur plein dans la capitale. Celles-ci devraient vite reprendre. Car si les putschistes ont perdu la bataille, le collectif anti-troisième mandat animé par la société civile refuse de s’avouer vaincu.

Pour Vital Nshimirimana, son porte-parole, "la liesse qui a accueilli la tentative de coup d’État démontre que le peuple burundais souhaite le changement". L’ampleur ou la faiblesse de la mobilisation dans les prochains jours lui donnera raison ou, au contraire, sonnera le glas de ses espérances en même temps qu’elle finira de convaincre Pierre Nkurunziza qu’il a eu raison de s’entêter. 

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