Économie

Union européenne : Brexit* or not Brexit ?

Après son succès aux législatives du 7 mai, David Cameron va devoir organiser l’an prochain un référendum sur l’éventuel retrait de son pays de l’Union européenne. À partir de là, tout est possible. Même le pire. (*Contraction de British et d’exit – « sortie »)

Mis à jour le 21 mai 2015 à 14:29

Devant le siège de la BBC, le soir du scrutin. Les tories raflent la majorité absolue des sièges. © Eddie Keogh/Reuters

La victoire des conservateurs de David Cameron aux législatives du 7 mai a été aussi large qu’inattendue : avec 331 sièges, ils décrochent la majorité absolue à la Chambre des communes.

Les sondages prévoyaient que, pour gouverner, ils seraient contraints de s’allier soit avec les europhiles du Parti libéral-démocrate (Lib Dems), soit avec les eurosceptiques du United Kingdom Independence Party (Ukip).

Ils se sont lourdement trompés. Pour la première fois depuis dix-huit ans, les tories monopolisent le pouvoir. À l’évidence, la croissance revenue et les 2 millions d’emplois créés depuis 2010 ont convaincu les électeurs que Cameron avait raison de brandir la menace d’une rechute économique dans l’hypothèse où les travaillistes reviendraient au pouvoir.

Il a de surcroît bénéficié de la complicité des indépendantistes du Scottish National Party (SNP), que dirige Nicola Sturgeon, la "femme la plus dangereuse du monde", dit-on à Londres.

Le SNP est l’autre grand vainqueur du scrutin, puisqu’il a réussi à dépouiller le Parti travailliste de la quasi-totalité de ses sièges écossais. Il en détenait 6, il en cumule désormais 56 après s’être adjugé 50 % des suffrages sur son territoire.

Revanche après le rejet de l’indépendance lors du référendum de septembre 2014 ? Poussée nationaliste ? "Non, répond l’universitaire Nathalie Duclos (Toulouse-II). Le SNP est majoritaire au Parlement écossais depuis 2007, mais les travaillistes continuaient à remporter en Écosse la majorité des sièges de députés au Parlement de Londres.

Pour la première fois, les électeurs écossais ont voté au niveau national de la même façon qu’au niveau local."

Impasse

Deux partis subissent en revanche une lourde défaite.Le Labour perd 26 députés par rapport à 2010. Ses électeurs ont clairement désapprouvé le repositionnement à gauche entrepris par Ed Miliband, son leader.

Larry Elliott, éditorialiste au Financial Times, résume bien l’impasse dans laquelle il s’est enfermé : "Trop à droite en Écosse et dans le Sud ; trop à gauche dans le centre du pays." On ne s’étonnera pas que l’ancien Premier ministre Tony Blair se soit empressé de faire la leçon à son lointain successeur : "La route vers les sommets, a-t-il estimé, passe par le centre."

Autres grands perdants, les Lib Dems ne retrouvent que 8 des 57 sièges qu’ils détenaient et quittent le gouvernement. Ils paient leur soutien aux mesures d’austérité les plus impopulaires de la précédente équipe.

Le cas du Ukip est un peu différent. Il a gagné en ce sens qu’il est désormais le troisième parti du pays (12,6 % des voix), mais a perdu puisqu’il n’a remporté qu’une seule circonscription.

La promesse de Cameron d’organiser en 2017 un référendum sur l’appartenance à l’Union européenne mais aussi ses diatribes contre les travailleurs immigrés d’Europe orientale ont dissuadé l’électorat conservateur de dériver un peu plus vers les positions xénophobes du Ukip.

Dès le 8 mai, Nick Clegg, le patron des Lib Dems, et Nigel Farage, celui du Ukip, ont démissionné (le second s’est ravisé trois jours plus tard, à la demande de son comité directeur). Miliband leur a emboîté le pas.

Autonomie

La reine a alors chargé David Cameron de former un nouveau gouvernement. Celui-ci a promis aux Écossais, qui pourtant le détestent, de mettre en place le "gouvernement le plus décentralisé du monde" et de leur concéder une plus grande autonomie fiscale.

Aux euro­sceptiques, qui se méfient de lui car ils le savent partisan du maintien dans l’Union européenne, il promet d’accélérer la négociation avec Bruxelles d’un rapatriement de souveraineté, et, en cas d’échec, d’organiser un référendum dès 2016.

Pour les neutraliser, il a nommé plusieurs d’entre eux au gouvernement : Boris Johnson, le maire de Londres, intègre son cabinet ; Michael Gove, au ministère de la Justice, va piloter le retrait de la Cour européenne des droits de l’homme ; et le virulent Mark Harper se retrouve chargé des relations avec le Parlement. Le Premier ministre veut "rééquilibrer l’économie" entre un Sud trop riche et un Nord trop pauvre…

Il s’engage à préserver le pays des forces centrifuges qui le menacent… C’est loin d’être gagné. Lesdites forces sont à ce point puissantes que d’aucuns parient sur l’éclatement du royaume et la naissance d’une "petite Angleterre" après le départ des Écossais et, qui sait, des Gallois.

Le scénario catastrophe serait le suivant : 1) Cameron échoue à renégocier les traités fondateurs ; 2) il appelle les Britanniques à se prononcer par un vote en faveur d’une sortie de l’UE – ce qu’on appelle ici le Brexit, pour British exit ; 3) les Écossais exigent à leur tour un référendum d’autodétermination.

La City, qui redoute de faire les frais de ce départ vers le "grand large", s’affole ; le business est en berne ; et le royaume, définitivement désuni. D’autres voix sont toutefois moins alarmistes. Gideon Rachman, du Financial Times, rappelle ainsi que "quatre sondages ont été réalisés en avril et que tous ont donné de confortables majorités en faveur du maintien dans l’UE".

Quant à Nathalie Duclos, elle souligne que le vote massif pour le SNP "n’est en rien un vote en faveur de l’indépendance", et que "les Gallois n’ont aucun désir d’aller voir ailleurs". concessions.

Du côté des Européens, on souhaite que le Royaume-Uni reste arrimé au continent. Et pour cela, on est prêt à quelques concessions. Angela Merkel, la chancelière allemande, n’envisage même pas une Union sans les Britanniques ; et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, qui passe à Londres pour un dangereux fédéraliste, se déclare prêt à un "accord honnête" qui aboutirait à freiner le "tourisme social" et à contrecarrer la frénésie réglementaire en vigueur à Bruxelles.

François Hollande estime lui aussi qu’il est "légitime de tenir compte des aspirations des Britanniques", mais il rappelle qu’il existe en Europe "des règles, parmi lesquelles la concertation".

Celle-ci ne s’annonce pas sous les auspices les plus favorables. Car le "royaume pour l’instant uni" ne va sûrement pas renoncer à la tactique qui lui a si bien réussi : un pied dans l’Union, un pied en dehors, au gré de ses intérêts (il n’est par exemple ni dans la zone euro ni dans l’espace Schengen).

De fortes tensions sont inévitables. Comme le dit Nathalie Duclos, "ça va tirer dans tous les sens". 

Insondable erreur

"Les sondeurs devraient se sonder entre eux pour savoir ce qui n’a pas marché." Boris Johnson, le fantasque maire conservateur de Londres, a eu beau jeu d’ironiser. Tous les sondages préélectoraux, sans exception, ont commis une monumentale erreur.

Ils annonçaient les tories et le Labour au coude-à-coude (autour de 33 %, 34 % chacun) et, compte tenu de la dispersion des voix au profit des petits partis, la formation d’un gouvernement de coalition. C’est raté. Les urnes ont attribué 36,9 % des suffrages aux premiers et 30,4 % aux travaillistes, ce qui se traduit par un écart de 99 sièges.

Les petites formations ont été laminées en sièges, à l’exception du Scottish National Party (SNP, indépendantiste), qui a fait une razzia en Écosse… comme prédit par les sondeurs.

David Cameron va pouvoir former le premier gouvernement exclusivement composé de conservateurs depuis dix-huit ans. L’échec des instituts Populus, Survation, ComRes, Ipsos Mori et YouGov a poussé le Conseil britannique des sondages, qui regroupe les professionnels du secteur, à ouvrir une enquête pour comprendre les raisons de cette déconfiture.

Les uns incriminent les électeurs conservateurs, qui n’oseraient pas dire pour qui ils vont voter ou qui se décideraient à la dernière minute. D’autres pensent que la méthodologie commune à tous les instituts privilégie à outrance les travaillistes.

Car ce n’est pas la première fois qu’ils se "plantent" de belle manière : en 1992, ils avaient annoncé la victoire du Labour, et c’est le conservateur John Major qui l’emporta.