Politique

Nabil Mouline : « Un Saoud qui n’est pas conservateur n’est pas un Saoud »

Salmane Ben Abdel Aziz au sommet de l'Organisation de la coopération islamique en août 2012.

Salmane Ben Abdel Aziz au sommet de l'Organisation de la coopération islamique en août 2012. © FAYEZ NURELDINE/AFP

L’avènement du roi Salman inaugure-t-il un tournant pour l’Arabie saoudite ? Éléments de réponse avec Nabil Mouline, enseignant à l’EHESS et chercheur au CNRS.

Depuis son couronnement en janvier dernier, le roi Salman d’Arabie saoudite a restructuré et rajeuni l’équipe dirigeante du royaume. L’ex-héritier Muqrin, un des derniers fils vivants du fondateur de l’État saoudien moderne, Abdelaziz Ibn Saoud, a été remplacé par Mohammed Ibn Nayef, un des petits-fils et le fils trentenaire de Salman est devenu troisième dans l’ordre de succession. Un tournant pour ce pays ?

>> Lire aussi : Arabie saoudite : 5 choses à savoir sur Mohammed Ben Nayef, le nouveau prince héritier

Chercheur au CNRS, enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et auteur de Les Clercs de l’islam : autorité religieuse et pouvoir politique en Arabie saoudite (PUF, 2011), traduit en arabe et en anglais, Nabil Mouline apporte son éclairage à Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Avec la nomination de deux jeunes princes dans la ligne de succession, certains parlent de révolution générationnelle, êtes-vous d’accord ?

Nabil Mouline : Cette mise en scène du changement n’est en fait que l’avant-dernier acte d’un processus de transition générationnelle débutée en 1991-1992, dans le contexte de l’invasion du Koweït par Saddam Hussein et de la guerre du Golfe mais aussi d’un mouvement de contestation intérieur, notamment islamiste, qui appelait au changement. L’on a commencé alors à parler de la nécessité de rajeunissement, non seulement du trône mais de l’ensemble des élites saoudiennes et la loi fondamentale de 1992 a intégré pour la première fois la troisième génération dans la ligne de succession. Cette transition s’est donc mise en place petit à petit et on assiste à son aboutissement naturel, avec la disparition progressive des fils d’Abdelaziz Ibn Saoud. C’est le temps politique saoudien, il est lent, quasi immobile.

Ces nominations ont du faire des malheureux…

Il reste encore quelques irréductibles frères ou demi-frères du roi Salman qui sont déçus, notamment Ahmad, un Soudayri frère germain de Salman qui est mécontent d’avoir été écarté car il a des soutiens au sein de la maison régnante et voulait tenter sa chance. Il y a aussi le prince Talal, père du prince businessman Walid Ibn Talal qui a publié récemment un communiqué refusant cette transition, la taxant de mascarade et affirmant qu’elle était contraire à la loi islamique. Mais le grand perdant est sans doute Mitaab, fils du roi Abdallah et ministre de la Garde nationale.

Et la faction de feu Abdallah ?

Ce que l’on appelle la faction du roi Abdallah était en fait une faction de circonstance qui s’est constituée autour de lui pour contrebalancer la puissance des Soudayri. Ce n’est pas une faction naturelle comme cette dernière. Il y a maintenant des problèmes entre Soudayri eux-mêmes depuis plusieurs années, parce que la nature même du système saoudien fait qu’une faction n’est durable qu’un certain temps. On retrouve les mêmes contradictions et les mêmes conflits au sein des factions qu’entre elles, lorsque celles-ci arrivent au pouvoir, chaque membre de la famille royale estimant qu’il est le digne successeur. Les descendants du roi Fahd et ceux de l’ex-prince héritier Sultan, des Soudayri, ont été ainsi éliminés en faveur de Mohammed Ibn Nayef et Mohammed Ibn Salman.

Qui est Ibn Nayef, qui a ravi à Muqrin Ibn Abdelaziz la place d’héritier ?

Mohammed Ibn Nayef était en pole position depuis plusieurs années. Le fait qu’il n’ait pas de fils a été souligné. Salman prépare son fils au pouvoir, mais Ibn Nayef reste incontournable et son ascension à ce poste était quasi programmée depuis 2004-2005. Il avait été nommé au ministère de l’Intérieur dès 1999 mais c’est à cette période il s’est fait remarquer en luttant avec efficacité contre Al Qaïda. Il a su depuis se rendre incontournable pour s’imposer au sein de la famille royale comme la personne la plus apte à diriger le royaume par son âge, son expérience et ses indispensables alliances. Ibn Nayef s’est imposé au roi Salman. Et la facilité avec laquelle il a pu supplanter Muqrin s’explique par le fait que celui-ci, sans vrai réseau, carrière et charisme, n’a été que l’homme de paille du roi Abdallah.

Qu’est-ce qu’être un prince populaire en Arabie saoudite ?

Être populaire est une notion très élitiste qui ne se définit pas auprès du peuple ! Il faut être bien vu de la famille royale bien sûr, mais aussi des technocrates, des oulémas et des services de sécurité. Il faut cultiver des liens personnels avec les grandes figures de ces secteurs. Cela explique pourquoi la plupart des princes sont des pragmatiques-conservateurs bien qu’il existe des nuances dans cette catégorie. Feu le roi Abdallah a un petit peu tenté d’en sortir mais il s’y inscrivait tout de même. Un Saoud qui n’est pas conservateur n’est pas un Saoud.

Abdallah était-il réformateur par opportunisme ?

Le marché politique était tellement saturé que c’était en fait la seule marque qui lui permettait de se distinguer des autres. Jusqu’au début des années 1990, tous les rapports des chancelleries étrangères le taxaient de réactionnaire mais d’un seul coup il s’est transformé parce qu’il a réussi à s’imposer. Le “réformisme” du roi Abdallah n’était que du branding politique pour légitimer son pouvoir auprès de ses alliés occidentaux et se distinguer de ses demi-frères.

Et comment a réagi l’inamovible Saud Al Fayçal à son écartement du ministère des Affaires étrangères ?

Lui est mourant, depuis plusieurs années mais de plus en plus ces derniers temps ! On l’a, je crois, un peu forcé à démissionner et il aurait aimé mourir en éternel ministre des Affaires étrangères. Il demeure officiellement le superviseur de la politique étrangère saoudienne, un poste selon toute vraisemblance honorifique.
 
En matière de politique extérieure, la nouvelle équipe semble très offensive….

La première cause de la politique étrangère aggressive de l’Arabie saoudite est une cause interne qui ne date pas d’hier : les Saoudiens ne veulent pas être contaminés par ce qu’il se passe ailleurs et sont dans la contre-révolution préventive depuis déjà 2011. Ils interviennent çà et là pour éviter la contamination : d’abord avec des blindés à Bahreïn, dans le voisinage immédiat, puis ils ont soutenu les monarchies arabes qui sont des régimes similaires et il ne faudrait pas donner au peuple saoudien de faux espoirs et de mauvaises idées. Enfin cela a été le Yémen. Ils ont commencé par y soutenir Ali Abdallah Saleh jusqu’à sa chute. Et après sa démission, ils ont tout fait pour fragmenter le pays. Le projet était de le remodeler en le partageant entre seigneurs locaux. Maintenant ils cherchent à forcer les houthistes, qu’ils considèrent officiellement comme les agents de l’Iran, à la négociation en détruisant les infrastructures de leur grand allié Saleh.

Le prochain roi jeune d’Arabie saoudite sera soit le plus grand, soit le dernier !

Toutes ces politiques coutent cher, l’Arabie en aura-t-elle toujours les moyens ?

Il faut en effet des ressources pour maintenir le système tel qu’il est et celles de l’Arabie saoudite n’y suffisent plus. Riyad développe donc une politique étrangère aggressive notamment vis-à-vis des petits émirats qui contrôlent des ressources formidables d’hydrocarbures pour des populations restreintes. C’est pour avoir un contrôle de ces ressources que Riyad pousse depuis plusieurs années à une union politique du Golfe. Si certains États y sont réticents, je crois qu’ils vont finir par les y obliger – spécialement les Émirats et le Qatar – et les forcer à partager un minimum leurs ressources. C’est pour cela que les Émirats arabes unis ont extrêmement peur de l’Arabie saoudite. Ils font semblant de jouer le même jeu que l’Arabie saoudite mais font tout pour contrarier ses projets comme en finançant discrètement les houthistes au Yémen et plusieurs mouvements anti-wahhabites dans le monde arabe et ailleurs.

>> Lire aussi : Yémen : vers une trêve à l’initiative de l’Arabie saoudite

N’est-il pas temps de réfléchir plutôt à une stratégie économique et sociale durable ?

Ces questions sont posées, mais tant que la transition générationnelle n’est pas achevée, elles resteront en suspens. Dans les prochaines années, c’est un roi jeune qui accédera pour un bon bout de temps. Je crois qu’avec Ibn Nayef ou Ibn Salman, l’un des deux, et si la situation évolue comme je le vois, les choses risquent de beaucoup changer en Arabie saoudite. La transmission du pouvoir pourrait abandonner le système adelphique, de frère à frère, pour devenir patrilinéaire et les pouvoirs de la famille royale vont être un peu dégraissés. Seul un prince jeune et énergique, qui aura du temps devant lui, pourra le faire. Les deux derniers monarques saoudiens étaient là par intérim, pour gérer les affaires courantes et non pour penser stratégie à long terme. Je dis de manière un peu caricaturale que le prochain roi jeune d’Arabie saoudite sera soit le plus grand, soit le dernier !
 
 
 
 
 
 

 

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