Politique

Derrière la rhétorique des guerres climatiques

Par Philippe Roudier

Philippe Roudier est chercheur, spécialiste des impacts du changement climatique en Afrique.

"S’il y a un réchauffement qui se poursuit dans les prochaines décennies, c’est la guerre qui s’annonce". Cette annonce de François Hollande en février 2015 fait clairement écho à des études scientifiques de 2009 dans lesquelles des chercheurs américains proclamaient que le réchauffement climatique pourrait provoquer en 2030 une augmentation des conflits armés de 54%1. Cependant, il existe également bon nombre d’autres études – moins médiatisées – qui les réfutent totalement.

Dès lors, pour y voir clair, il faut se tourner vers le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié en 2014, qui est la référence dans ce domaine. Ainsi, on y découvre que "collectivement, la recherche ne conclut pas qu’il y a un lien fort et positif entre le réchauffement et les conflits armés". La question semble donc réglée ; pourtant, certains médias continuent d’affirmer l’inverse. Cela est en partie imputable à l’imprécision du résumé pour les décideurs de ce cinquième rapport, la seule partie qui soit influencée par des non-scientifiques : celle-ci laisse en effet à penser qu’un lien entre changement climatique et conflits serait démontré.

On peut craindre que ces projections futures des conflits soient un des arguments visant à justifier des interventions anticipées.

Mais ce n’est pas tout. Un récent volume de la revue Geopolitics (2014)2 montre ainsi comment ce discours utilise une rhétorique malthusienne du problème où la combinaison d’une population croissante et d’un environnement aux capacités limitées, notamment par le changement climatique, mène au chaos. Si Malthus rendait, lui, les pauvres responsables de ce naufrage programmé, le discours actuel voit les pauvres à l’échelle globale – entre autre les Africains – comme les nouveaux responsables. Et cette conception pourrait entre autre servir une utilité pratique sécuritaire, tout d’abord pour certains dirigeants de pays du Nord.

>> Lire aussi : L’Afrique face au réchauffement climatique… et à El Niño

En effet, depuis le début de la guerre contre le terrorisme a émergé le concept de frappes préventives qui vise à réagir à des menaces émergentes. Sachant que la défense américaine conçoit explicitement le changement climatique comme un "multiplicateur de menaces", on peut ainsi craindre que ces projections futures des conflits soient un des arguments visant à justifier des interventions anticipées, par exemple dans la guerre contre le terrorisme. En effet, certains think tanks influents voient dans le développement de groupes terroristes comme Aqmi une des conséquences du changement climatique3 ; ce lien indirect entre changement climatique et terrorisme est d’ailleurs également formulé de façon officielle par le Pentagone dans le Quadrennial Defense Review (2014).

De plus, comme un rapport du think tank CNA le montre clairement4, cette rhétorique va dans le sens d’une intensification de la présence des forces armées dans les opérations humanitaires. Ceci n’est pas forcément négatif, si l’on pense par exemple à la sécurité des théâtres d’opération, mais uniquement à condition que l’aide apportée ne soit pas conditionnée par les impératifs économiques et géopolitiques des États-Unis et de ses alliés, ce dont on peut douter.

Dramatiser à outrance le risque de futurs conflits climatiques ne parait pas souhaitable.

Mais les pays du Nord ne sont pas les seuls à pouvoir utiliser ce discours. Certains états peuvent ainsi trouver facilement une cause externe et apolitique à des conflits sur leur territoire, comme lors de la récente crise du Darfour (2003-2005). De nombreuses communications ont présenté le changement climatique comme une des raisons principales à cette crise, même si cela est loin d’être évident5. En revanche, cette rhétorique est très utile aux autorités soudanaises pour passer sous silence leur rôle dans les causes du conflit, notamment en favorisant délibérément l’exclusion de certains groupes de cultivateurs sédentaires du Darfour.

Pour conclure, il faut souligner qu’il n’est ici pas question de nier l’impact potentiel du changement climatique futur en Afrique sur des secteurs comme l’agriculture ou la ressource en eau6. De même, si un lien entre ces évolutions et les conflits peut exister, la causalité est loin d’être systématique et dépend principalement des institutions politiques en place et notamment de la présence de groupes marginalisés par ces politiques. En tout état de cause, dramatiser à outrance le risque de futurs conflits climatiques ne paraît pas souhaitable pour éviter, premièrement, une reprise du problème par un discours sécuritaire et, deuxièmement, une minimisation des paramètres politiques, économiques et sociaux dans les programmes d’adaptation au changement climatique.

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1 Burke MB, et al., 2009, Warming increases the risk of civil war in Africa
2 Volume 19, Issue 4, 2014
3 Harry Verhoeven, 2014. Gardens of Eden or Hearts of DarknessThe Genealogy of Discourses on Environmental Insecurity and Climate Wars in Africa
4 CNA, 2010, Climate Change : Potential Effects on Demands for US Military Humanitarian Assistance and Disaster Response
5 Kevane et Gray, 2008. Darfur: rainfall and conflict
6 Voir GIEC, 2014, WG II, chap. 22

 

 

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