Justice

Corsafrique : Michel Tomi, le dernier des Mohicans

Enjuin 2014, l'homme d'affaires (ici interrogé par le juge Philippe Courroye, en 2002) a été mis © Jack Guez/AFP

C'est un ami intime de certains présidents africains, et la justice française s'intéresse de près à ses affaires. "Vrai truand" pour les uns, "homme de bien" pour d'autres, Michel Tomi a fait fortune dans les casinos et les salles de jeux. Nous l'avons rencontré.

(Mis à jour le 12 mai à 16h30 – voir Droit de réponse ci-dessous)

Ce serait donc lui, le dernier des parrains français… Une veste en cuir mal coupée sur un pull ordinaire. Le verbe monotone, jamais haut. Et pour le rendez-vous, un cadre neutre : le salon d’un hôtel bon chic bon genre, sans plus, du 8e arrondissement de Paris, en fin d’après-midi. Pas de filtre. Pas même de messes basses. Son compère, feu Robert Feliciaggi, aimait paraît-il jouer au parrain – celui du film -, fumer de gros cigares et ouvrir ses chemises. Pas lui. Pas ce jour-là en tout cas.

Condamné à se déplacer en chaise roulante depuis une dizaine d’années à cause d’une sclérose en plaques, Michel Tomi, 67 ans, n’essaie ni de vous séduire, ni de vous intimider, ni même de vous convaincre de son innocence. Il ne sourit pas beaucoup et ne se délecte pas de bons mots ou de savoureuses anecdotes. Il ne s’offusque pas, non plus. Il parle peu en fait.

Tout juste se borne-t-il à nier sobrement les innombrables méfaits que lui prêtent la police, la justice et la presse françaises depuis vingt ans. "Si j’étais celui qu’on dit, je vivrais en Corse", rétorque-t-il régulièrement. Sa vie, aujourd’hui, se joue entre Paris et Libreville.

Cavale

De quoi l’accuse-t-on, au juste ? Dans le désordre : d’avoir mis en place une entreprise de blanchiment d’argent entre l’Afrique et la France via des paradis fiscaux ; de faux, usage de faux et abus de confiance ; d’être en lien, sinon en affaires, avec des figures de la pègre corse, et d’en avoir aidé certaines lorsqu’elles étaient en cavale ; et, plus récemment, d’avoir corrompu un agent public étranger, et par n’importe lequel : le président du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK).

On ne le dira pas aussi directement dans les sphères du pouvoir, mais on lui reproche aussi tout simplement d’avoir fait fortune dans un milieu que l’on évoque en se pinçant le nez en France : les casinos et les salles de jeux. Et de s’être acoquiné plus que de coutume avec des chefs d’État africains, ce qui a le don d’irriter un certain nombre de diplomates et d’apporteurs d’affaires. Et puis il y a les confidences de ceux qui l’ont côtoyé. Anonymes, toujours.

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Voici ce que dit l’un d’eux, un Français qui grenouille sur le continent africain depuis des années et qui a travaillé pour le couple Tomi-Feliciaggi dans les années 1990 : "Feliciaggi avait de l’ambition, mais il n’appartenait pas au crime organisé. Tomi, si. Lui, c’est un vrai truand. D’ailleurs, il parlait comme un voyou." Et voilà ce qu’assène un acteur majeur de la défunte Françafrique : "Tomi est un parrain."

Dans son royaume, au Gabon, les anecdotes fourmillent sur tel ou tel homme d’affaires que le "Batéké corse" ou son fils, Jean-Baptiste ("Bati"), auraient menacé. On est loin du portrait qu’en dressent ses proches actuels, et même certains de ses ennemis. Un avocat corse, proche du courant nationaliste, qui ne le porte guère dans son coeur : "Tomi, un parrain ? Ça me fait rire. C’est juste un compte en banque."

L’un des doyens des Corses du Gabon, qui le connaît depuis des années : "C’est un homme de bien, qui a aidé beaucoup de Corses ici. Il est loyal." Et un homme d’affaires, ancien militaire haut placé reconverti dans le privé, qui le voit de temps en temps : "Dans le passé, et encore aujourd’hui, j’ai eu à rencontrer des personnes bien moins fréquentables que lui."

Un père flic

Tomi a contre lui son parcours. Quand il est né, dans les années 1940 (à Alger), on disait en Corse, plus ou moins sérieusement, qu’on avait deux possibilités dans la vie : flic ou truand. Son père était flic. Son demi-frère est flic (à la Direction générale de la sécurité intérieure). Lui est dans les jeux depuis tout jeune… Ses mentors dans ce milieu furent les Francisci, une famille sulfureuse dont l’une des figures, Marcel, un temps surnommé "l’empereur des jeux", a frayé avec la French Connection, cette filière française de trafic d’héroïne, avant de tomber sous les balles en 1982.

Bien des années plus tard, Tomi s’est rapproché d’autres figures de la pègre (Richard Casanova, Jean-Luc Germani…). Encore aujourd’hui, il compte parmi ses lieutenants des hommes intéressant de très près la justice, comme Jean-Luc Codaccioni, dont le nom fut cité dans une affaire de meurtre en 2009. Il est vrai que, comme l’écrivaient les auteurs d’un rapport parlementaire sur la Corse en 1998, "toute la société insulaire connaît, soit parce qu’elle a des liens de sang, soit parce qu’elle a des liens d’amitié, des gens qui ont lutté contre la loi".

Tomi a aussi contre lui son train de vie. Selon une source judiciaire citée par le quotidien français Le Monde en 2014, il percevrait "plusieurs centaines de milliers d’euros par mois". Il lui est arrivé d’acheter des yachts, des appartements de haut standing, des montres de luxe… qu’il offre parfois à des amis. Et quand la police vient le pincer chez lui, un matin d’été en 2014, elle tombe sur 400 000 euros en espèces.

Les affaires marchent bien, de toute évidence. "Le PMU et les salles de jeux en Afrique, c’est le jackpot", explique l’un de ses anciens employés. Tomi, enfin, a contre lui son casier judiciaire. Il fut condamné une première fois pour détournement de fonds dans les années 1970, et une seconde, il y a quelques années, pour financement illégal du parti de Charles Pasqua, le Rassemblement pour la France (RPF), sur fond de rétrocommissions.

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Verdict : quatre ans de prison, dont deux avec sursis. Sur ce point, il se défend bec et ongles, quitte à hausser enfin le ton (peut-être parce que sa fille, Marthe Tomi-Mondoloni, a elle aussi été condamnée). "Je ne me suis jamais servi de mon amitié avec Pasqua pour obtenir quoi que ce soit, assure-t-il. À l’époque [en 1999], il avait besoin d’argent pour sa campagne [pour les élections européennes]. Il n’en avait plus. Ma fille [qui se présentait sur la liste de Pasqua] avait de l’argent, elle lui en a prêté, et elle a été remboursée. Vous appelez ça du financement illégal, vous ?"

"Cadeaux"

Depuis quelques mois, Tomi est de nouveau dans le viseur de la justice française. Il a été mis en examen le 20 juin 2014 (en même temps que certains de ses proches) pour corruption d’agent public étranger, faux et usage de faux, abus de confiance et tout un wagon d’autres délits. La justice, ainsi que l’avait révélé Le Monde, s’interroge sur un certain nombre de "cadeaux" qu’il aurait faits à IBK avant et même après son élection : des vêtements de marque, des séjours dans des hôtels de luxe, des frais d’hospitalisation…

Tomi a dû payer une caution de 2 millions d’euros pour sortir de prison et est soumis à un contrôle judiciaire. Quand il veut quitter la France, il doit en informer les juges et obtenir leur aval. Mais cela ne l’empêche pas de se rendre régulièrement au Gabon. Sur son implication dans la course à la présidence malienne en 2013, les témoignages divergent.

 

Le casino Croisette, à Libreville, dont Tomi est propriétaire © Baudouin Mouanda/J.A.

 

Un membre éminent de l’équipe de campagne d’IBK assure que le Corse a joué un rôle important, qu’il a conseillé le candidat, qu’il l’a même accompagné parfois, qu’il a mis ses avions à sa disposition… Un autre, tout aussi central dans le dispositif de l’époque, nie : "Jamais il n’a été là. Et il n’a prêté son avion qu’une fois, après l’élection, pour qu’IBK se rende en Afrique centrale.

" Une chose est sûre : après la victoire d’IBK, en août 2013, le nom de Tomi est apparu dans de nombreuses affaires (dont certaines semblent ne pas concerner l’instruction en cours). C’est lui qui, pour assurer la formation des gardes du corps du président, met en relation son ami malien et les patrons de Gallice Security, une société française que lui a présentée Bernard Squarcini, l’ancien patron du renseignement intérieur. C’est même lui qui paye la première traite de 150 000 euros, via une de ses sociétés camerounaises ! "

Il y avait urgence, et l’argent n’était pas immédiatement disponible côté malien. Or Gallice avait besoin d’assurances", indique une source au fait du dossier, qui assure que Tomi a été remboursé. Le Corse est aussi en première ligne lors de l’achat de l’avion présidentiel, qui a fait scandale au Mali. Un ministre du premier gouvernement d’IBK témoigne que ce dossier-là est "arrivé très tôt" sur la table, qu’il a été mené "dès le début" par Tomi et que c’est ce dernier qui "a convaincu le président d’acheter un nouvel avion".

Un proche d’IBK l’admet : "Tomi a la confiance du chef de l’État. Et il a, dans ce domaine, l’expertise nécessaire. Pourquoi s’en priver ?" Celui qui entame les démarches via Sky Colour, une société basée à Hong Kong (un paradis fiscal) et qui a obtenu des autorités maliennes un mandat de recherche exclusif en décembre 2013 s’appelle Marc Gaffajoli.

Ce Corse n’est autre que le directeur d’une des sociétés de Tomi à Libreville, Afrijet Business Service. Gaffajoli mène l’opération de bout en bout. Frais de recherche : 1,6 million d’euros (pour Sky Colour). Frais d’inspection : 500 000 euros (toujours pour Sky Colour). Finalement, il propose un seul avion, dont le prix est, selon le Vérificateur général du Mali, "totalement en défaveur de l’acheteur".

Autre curiosité soulevée par le rapport du "Vegal" : cet avion est immatriculé à Anguilla, un territoire britannique d’outre-mer, et non au Mali, pour le compte d’une obscure société, Mali BBJ Ltd, et "aucun document ne justifie sa prise en charge dans le patrimoine de l’État". Selon un ancien ministre d’IBK, "avec Tomi, tout est opaque, personne ne sait à qui appartient l’avion, sauf lui". "Je n’ai rien gagné dans cette histoire", jure l’intéressé, qui évoque un prix tout à fait correct.

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Complot

Son entourage est persuadé qu’il est la cible d’un complot ourdi par des hommes d’affaires dans le but de l’éloigner d’IBK et d’Ali Bongo Ondimba, son autre grand ami. Et, surtout, que le gouvernement socialiste veut sa peau. En mai 2013, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, déclarait, au sujet de "la mafia corse" : "Je n’exclus pas l’existence de donneurs d’ordre supervisant ces systèmes criminels, soit depuis le continent, soit depuis l’étranger, en Amérique latine ou encore en Afrique."

Quelques jours plus tard, il récidivait, évoquant des liens entre des "criminels insulaires" et des sociétés évoluant en Afrique, "notamment dans les casinos et les machines à sous". Tout le monde pense alors à Tomi. Lui se dit victime du "racisme anti-Corses" qui traverserait les élites parisiennes.

Il rappelle qu’il emploie 5 000 personnes en Afrique, dont 1 500 au Gabon, alors qu’il pourrait se contenter "de la moitié". Et met en avant son "honneur" et son amour pour le continent. "Je n’ai pas blanchi un franc dans un casino en France ; en Afrique, je n’ai jamais versé un seul pot-de-vin. Je crée de l’emploi, je gagne de l’argent et je le redistribue." Un bon Samaritain, en somme…

 

 

La tentation sénégalaise

C’est un épisode peu connu de son parcours. Au début des années 2000, à la faveur de l’alternance qui a vu le libéral Abdoulaye Wade accéder à la présidence, Michel Tomi tente de s’implanter au Sénégal, un pays où les Corses furent nombreux dans les années 1940 et 1950. Ils occupent encore une place de choix au sein des casinos de Dakar, bien que ceux-ci appartiennent à des Libanais. Certains d’entre eux ne voient d’ailleurs pas d’un bon oeil cette "intrusion". Cela fait des années que Tomi convoite ce pays. En 1996, il avait été reçu par Abdou Diouf grâce à l’entregent d’Omar Bongo Ondimba. Pendant des mois, tous ses lieutenants sont sur le pont : André Giacomoni, Jean-Dominique Mondoloni, son fils Jean-Baptiste… Lui-même est souvent de passage. Son nom n’apparaît pas dans les statuts de la Senecyrnea des jeux et loisirs, constituée en novembre 2001, mais c’est lui qui négocie avec les autorités. Il bénéficie de soutiens au sein du pouvoir, notamment du député Pape Diop, futur président de l’Assemblée nationale puis du Sénat. Il embauche d’ailleurs parmi les "calots bleus", les hommes de main du Parti démocratique sénégalais d’Abdoulaye Wade. Mais le Sénégal n’est pas le Gabon. Dès que les premiers Fortune’s Club ouvrent à Dakar et à Pikine, début 2002, la presse et la population (ainsi que les patrons des casinos existants) se mobilisent et poussent le ministère de l’Intérieur à fermer ces salles de jeux. Pendant plus de deux ans, Tomi tente d’obtenir les autorisations. En vain. Plusieurs sources affirment qu’il aurait essayé de revenir après l’élection de Macky Sall, en 2012, par l’intermédiaire d’un de ses avocats, François Meyer (qui défend aussi l’État sénégalais). Ce dernier nie, de même que l’entourage de Tomi…

 

DROIT DE REPONSE de Marc Gaffajoli

Suite à notre article "Le dernier des Mohicans" paru dans Jeune Afrique n°2833-2834 du 26 avril au 9 mai 2015, Marc Gaffajoli nous a fait parvenir ce droit de réponse :

"Dans votre article intitulé "Le dernier des Mohicans", consacré à Michel Tomi (J.A. no 2833-2834), vous évoquez mon intervention dans le processus d’acquisition de l’appareil présidentiel du Mali. J’ai effectivement conseillé le gouvernement malien dans l’acquisition d’un Boeing B737-700 de type BBJ1 et je l’ai fait contre rémunération, ce qui est légitime et contractuel. Je me dois toutefois d’apporter des précisions, preuves à l’appui, qui donnent un éclairage bien différent de celui apporté par votre journaliste, qui porte atteinte à la qualité de mon travail et à ma réputation professionnelle :

1) Trois appareils ont été sélectionnés par mes soins et présentés au gouvernement malien sur un marché qui, à instant T, en compte au maximum une demi-douzaine en vente (il y a seulement 147 BBJ en service dans le monde, si on inclut aussi les BBJ2 et BBJ3 – le chiffre est sur le site web boeing.com) ;

2) L’appareil sélectionné a été mis en vente par son propriétaire à 38,50 millions de dollars et négocié à 36,75 millions de dollars, soit une économie de 1,75 million de dollars dans un marché où il y a plus d’acheteurs que de vendeurs.

3) Le FMI a sollicité ses propres experts pour évaluer la validité de la transaction et n’a émis que des remarques mineures sur les mécanismes de passation des marchés publics (comme par exemple la traduction en langue française du contrat de vente).

4) Les 500 000 euros (655 491,87 dollars exactement) évoqués dans l’article correspondent au remboursement de débours effectués pour le compte du gouvernement malien, incluant la maintenance de l’appareil, la peinture aux couleurs de la République du Mali, des modifications cabines, les frais d’avocat pour la transaction, le premier armement complet de l’appareil, les frais d’immatriculation, les vols de convoyage, etc.

5) L’appareil appartient au gouvernement du Mali. L’immatriculation à Aruba (et non à Anguilla) était une immatriculation transitoire permettant une exploitation immédiate de l’appareil, car le dispositif d’exploitation sous pavillon malien n’était pas prêt. La transition est effectuée et l’immatriculation est à présent malienne. "

Réponse de Jeune Afrique

"Nous prenons acte de ces précisions, mais tenons à souligner que nous avons à plusieurs reprises tenté de joindre M. Gaffajoli, qui n’a jamais retourné ni nos appels ni nos messages."

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