Environnement

Burkina Faso : Sankara, Rabhi et l’agroécologie

Pierre Rabhi, 76 ans aujourd'hui © Pierre Rabhi/Facebook

Dans les années 1980, le président du Faso croyait à l'autosuffisance alimentaire. Il avait demandé l'aide d'un Français encore peu connu qui rêvait, lui, de révolutionner le monde paysan.

C’est l’histoire d’une rencontre fructueuse, brutalement interrompue par le fracas des armes. Celle d’un paysan converti à l’agriculture écologique et d’un président hors norme qui a bouleversé l’histoire de son pays. Celle de deux hommes partageant de grandes ambitions qu’ils n’ont jamais pu concrétiser. Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara fut assassiné à Ouagadougou, et les projets de réformes agraires que le chef de l’État burkinabè avait confiés à Pierre Rabhi, un Français né en Algérie, disparurent avec lui.

L’histoire avait commencé quelques années plus tôt, en 1981. Pierre Rabhi n’était pas encore le gourou de la culture biologique que l’on connaît et débarquait pour la première fois dans ce qui était encore la Haute-Volta. À l’époque, c’est un modeste agriculteur qui s’efforce de développer des cultures respectueuses de l’environnement dans une zone aride.

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Membre du Centre de relations internationales entre agriculteurs pour le développement (Criad), il est envoyé en mission au Sahel dans le cadre d’une convention de solidarité. "Je faisais partie d’une délégation chargée de former les jeunes paysans burkinabè à l’agriculture écologique, raconte-t-il. Ce qui les a frappés, c’est que nous n’utilisions pas d’engrais chimiques ni de pesticides." Sa recette écolo fait mouche. Avec des engrais naturels, les agriculteurs burkinabè obtiennent les mêmes rendements tout en faisant des économies. Rabhi l’idéologue est ravi.

C’est à ce moment-là qu’un autre Français, Maurice Freund, choisit de faire appel à lui. Patron du Point-Mulhouse, Freund a lancé une liaison aérienne à prix cassé entre Paris et Ouagadougou et créé un campement hôtelier à Gorom-Gorom, dans le nord du Burkina. Voyagiste engagé (il créera dans les années 1990 Point-Afrique), il compte sur Rabhi pour donner une dimension éthique à son club de vacances.

"Je lui ai proposé qu’on repense totalement son complexe à Gorom-Gorom, en y associant un centre de formation à l’agroécologie financé par les revenus touristiques", explique l’intéressé. La nouvelle formule est lancée en 1983. Chaque hiver, de décembre à février, Pierre Rabhi et ses collègues forment une trentaine de paysans par semaine au maraîchage, à l’élevage et au reboisement.

Manettes

L’initiative remonte aux oreilles de Thomas Sankara. Très attaché à l’objectif d’autosuffisance alimentaire, il convoque Rabhi à Ouagadougou en novembre 1986. Il souhaite lui confier les manettes du développement agricole du Burkina. "Sankara avait beaucoup d’estime pour Rabhi, il disait que c’était un prophète et un visionnaire et qu’il pouvait être utile à la révolution", confie l’essayiste Jean Ziegler, qui fut proche de l’ex-chef de l’État burkinabè. Rabhi, 76 ans aujourd’hui, se souvient de sa première rencontre avec Sankara.

"Il était très bien renseigné sur moi et mes activités, raconte-t-il. Il m’a reçu pendant trois heures pour me demander de mettre en place une réforme consacrant l’agroécologie comme nouvelle politique nationale. Je ne pouvais pas dire non !" Investi de cette nouvelle mission, Rabhi rentre en France au début de 1987 et commence à plancher sur le projet.

Le 15 octobre, alors qu’il s’apprête à revenir au Burkina, il apprend l’assassinat de "Tom’ Sank’". Bouleversé, il annule son voyage, mais gardera pendant des années un souvenir ému de Sankara, avec lequel il partageait la même idéologie progressiste. "Je sentais chez lui une âme et un coeur. Il était animé par une révolte interne constructive et pacifique."

Revenu au Burkina en février dernier à l’occasion d’un sommet régional sur l’agroécologie, Pierre Rabhi a pu mesurer l’impact positif des formations dispensées à Gorom-Gorom – une source de fierté pour cet amoureux de la terre. Et les germes lancés il y a trente ans ont bel et bien poussé dans les champs burkinabè : près de 100 000 paysans y pratiqueraient aujourd’hui l’agriculture biologique. 

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