Société

Célébration de l’abolition de l’esclavage : le flop de Dakar

Mis à jour le 8 mai 2015 à 19:12
Serge Bilé, écrivain

Par Serge Bilé, écrivain

Pour la première fois, Dakar a célébré cette année l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Et le Sénégal a choisir pour date symbolique le 27 avril. Un choix contestable.

Serge Bilé est écrivain.

"Le Sénégal a décidé de commémorer l’abolition de l’esclavage le 27 avril, date à laquelle, en 1848, le gouvernement provisoire de la République française a adopté le décret abolissant l’esclavage. C’est un choix qui interpelle.

Quel est intérêt de s’aligner sur une date fixée par la France si elle ne correspond à aucune réalité sur le continent ?

Aux Antilles, l’abolition de l’esclavage n’est célébrée dans aucun des départements, la date retenue étant celle où les esclaves estiment s’être libérés en se révoltant : le 22 mai en Martinique, le 27 mai en Guadeloupe, le 9 juin en Guyane.

Il est donc important pour les Africains d’identifier les dates significatives qui racontent leur propre histoire, que ce soit au Cameroun, au Bénin, au Togo… Ils pourraient même fixer une date unique, en concertation avec l’Union africaine, mais qui réponde à une histoire africaine.

Une question se pose d’ailleurs en Afrique : faut-il célébrer l’esclavage ou son abolition ? A priori, la seconde option est la bonne, l’abolition ayant un sens dans les pays où l’esclavage avait cours. Mais les Africains doivent célébrer un moment clé de l’esclavage, qu’il leur appartient de définir.

Il faut amener le public africain à s’intéresser à cette histoire.

Cela suppose un travail de recherche par rapport à l’Histoire globale : ce qui s’est réellement passé, le vécu des populations, les implications des chefs traditionnels dans la traite, les résistances, les collaborations, les éléments occultés dans les archives…

Cela suppose aussi qu’il faut amener le public à s’intéresser à cette histoire, qui fait partie intégrante de l’Histoire africaine, et cela passe par l’éducation.

Plus il y aura dans les manuels scolaires des références à l’histoire de l’esclavage et à son abolition, plus les gens se sentiront concernés. Par exemple, les manuels d’Histoire insistent sur le rôle des chefs traditionnels africains dans la traite négrière. La plupart donnent l’impression que l’Afrique était un vaste territoire avec d’un côté des traîtres qui vendaient leurs "frères", et de l’autre, les esclaves. Ces manuels oublient trop souvent d’évoquer les milliers de résistants.

De même, on évoque souvent le déchirement vécu par ceux qui étaient arrachés à leur terre ; rien sur la souffrance de ceux qui restaient. C’est aux historiens africains de retrouver les traces de ces parcours individuels et de les faire connaitre.

C’est un challenge, un travail de longue haleine, qui nécessite également de nombreux moyens. Il n’y a malheureusement pas de prise de conscience des gouvernements africains par rapport à ces questions. Tout est à faire.

Cela revient enfin à domicilier son histoire par rapport à ce qu’on est.

Ainsi, il est plus pertinent d’enseigner l’histoire de la shoah aux enfants africains en leur expliquant l’histoire des déportés originaires du continent que de leur asséner des chiffres sur le génocide des juifs.

En somme, il faut s’affranchir du diktat qui consiste à se conformer aux termes choisis par l’ex-puissance colonisatrice. C’est idiot et dramatique."

 

Retrouvez le dossier de Jeune Afrique sur l’esclavage dans l’édition 2835, datée du 10 au 17 mai 2015.