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Cet article est issu du dossier «Cameroun : mobilisation générale !»

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Racisme

Cameroun : de Bia à Biya

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Par  François Soudan

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Une patrouille de soldats camerounais, en novembre 2014 dans le nord du Cameroun.

Une patrouille de soldats camerounais, en novembre 2014 dans le nord du Cameroun. © Reinnier Kaze/AFP

Les commandos d’égorgeurs jihadistes qui ont fondu sur ce gros village frontalier de l’Extrême-Nord du Cameroun, le 17 avril peu après minuit, avaient un double objectif.

Razzier le maximum de têtes de bétail et décapiter un maximum de villageois. Mission accomplie. Lorsque l’armée camerounaise est arrivée bien tardivement sur les lieux, les boeufs avaient disparu et dix-neuf cadavres jonchaient les ruelles maculées de sang.

Pas sûr que les sectateurs d’Abubakar Shekau avaient aussi conscience du symbole que représentait l’homonymie entre leur cible – les hameaux de Bia – et le nom d’un président que leur gourou a voué aux gémonies, mais cette douloureuse piqûre de rappel après un mois d’accalmie sonne comme un avertissement : l’hydre Boko Haram est loin, très loin d’être éradiquée.

Jamais, depuis l’indépendance en 1960, le Cameroun n’a été confronté à ce type d’agression. Des épisodes de rébellion interne, certes, des accrochages avec les forces nigérianes autour de la péninsule de Bakassi, une sanglante tentative de coup d’État en 1984, sans doute, mais le niveau de violence pratiqué par les Mad Max de Boko Haram laisse pantoise une population brusquement tirée de sa léthargie par des images d’apocalypse.

Longtemps, ce traumatisme a été vécu, tant par l’opinion que par le pouvoir, sur le mode du déni. Comme si le fléau qui s’abattait sur les communautés septentrionales allait de pair avec leur étrangeté, leur marginalisation et la tendance délétère qu’avait l’administration à ne s’apercevoir de leur existence qu’en période électorale. Le réveil a donc été brutal, à la mesure d’une brûlure qui, confusément, dans l’inconscient collectif des Camerounais, menace l’unité Nord-Sud et la coexistence religieuse du pays, son existence même en somme.

D’où l’élan de solidarité, de nationalisme et de patriotisme inédits relevé depuis quelques mois et qui surprend nombre d’observateurs, pour qui le Cameroun était définitivement figé dans l’immobilisme, la morosité et l’autodénigrement, dans l’attente anxiogène de l’après-Biya. Le Sud redécouvre cet Extrême-Nord oublié et martyrisé ; le peuple – toutes tendances politiques confondues – se sent en osmose avec une armée hier critiquée pour l’embourgeoisement de ses cadres ; le chef de l’État lui-même bénéficie d’un état de grâce et d’un niveau de mobilisation qu’il n’avait plus connus depuis trente ans.

De ce climat d’unité nationale peut certes sortir le pire : la xénophobie, la manipulation politicienne, les règlements de comptes internes en cas d’échec sur le front, l’occultation opportuniste des problèmes économiques et sociaux. Mais aussi le meilleur : une volonté sincère de revivre ensemble et d’opposer à la barbarie de Boko Haram la fierté d’appartenir à un Cameroun, terre de tolérance et modèle de coexistence. Parions sur le deuxième pôle de l’alternative, et le sacrifice des martyrs de Bia n’aura pas été vain.

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