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Enseignement supérieur en Afrique : les patrons aux abonnés absents

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Rapprocher organismes de formation et entreprises. Sur le papier, l'idée est bonne. Mais, en pratique, de nombreux obstacles et une certaine indifférence du secteur privé rendent sa mise en oeuvre difficile.

Alors que les entreprises recherchent des cadres bien formés, l’enseignement supérieur privé a besoin, lui, de plus de moyens pour améliorer sa qualité de service. Seule solution, rapprocher les deux camps : financer un cursus permet à l’entreprise d’avoir un droit de regard sur les programmes de formation et d’identifier les profils dont elle a besoin dans un vivier de jeunes diplômés à haut potentiel. Sauf que ce n’est pas si simple.

Directeur délégué de HEC Yaoundé Business School, Alain Youmbi déplore la trop faible participation des entreprises camerounaises à l’effort de formation de ses étudiants – les PME et TPE, qui constituent l’essentiel du tissu économique du pays, étant surtout tournées vers la création de richesses. Si elles prennent volontiers en charge les frais de scolarité de leurs cadres dans des programmes de formation continue tels que les MBA, elles se montrent en revanche frileuses dès qu’il s’agit des étudiants du cycle bachelor.

Ainsi, les chaînes de télévision locales rejettent systématiquement ses propositions d’échange de services : des cours gratuits pour leurs salariés, contre des stages pour ses étudiants. Il évoque aussi les barrières parfois érigées par un personnel indélicat, qui monnaie toute éventuelle mise en relation avec la direction générale. Alain Youmbi mise donc sur le prestige de partenaires étrangers comme Sup de Co La Rochelle, en France, pour attirer les entreprises locales. Sans grand succès pour l’instant. Il se donne cinq ans pour bâtir une relation gagnant-gagnant avec les sociétés, petites ou grandes.

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Procédure

Parfois, ce sont les lourdeurs administratives qui plombent le rapprochement entreprise-école. Ainsi en Tunisie, où la réglementation laisse très peu de liberté. Par exemple, une société prête à équiper un établissement en ordinateurs est soumise à une procédure si complexe qu’elle finit par y renoncer. Pour Elyès Jouini, vice-président de l’université Paris-Dauphine et à l’origine de Dauphine-Tunis, il faut laisser à chaque structure la possibilité d’identifier les partenariats qui lui conviennent le mieux et de faire évoluer librement ses programmes en les mettant en adéquation avec les besoins de l’entreprise.

Néanmoins, la volonté d’impliquer le secteur privé dans la formation des jeunes cadres peut se traduire par des formules plus originales qu’un financement direct. Lorsqu’il crée l’Institut supérieur de management (ISM) de Dakar, au début des années 1990, Amadou Diaw, ancien cadre exécutif au sein d’une organisation patronale, obtient de dirigeants d’entreprises qu’ils prennent en charge les frais de scolarité de ses premiers étudiants, dans le cadre d’un programme d’excellence. Il décide par la suite de s’inscrire dans une dynamique sociale et entrepreneuriale en convertissant l’ensemble de ses bénéfices en bourses. Une formule qui, à ce jour, a permis à quelque 2 000 jeunes d’étudier gratuitement.

Pour Amadou Diaw, c’est certes une avancée, mais un obstacle majeur subsiste : le non-reversement aux organismes d’enseignement des sommes prélevées par l’État sur les salaires (3 %) au titre de la formation. Une situation qui a pour conséquence de décourager les meilleures volontés. Ces dix dernières années, sous la pression des organisations patronales, une infime partie de cette somme, conservée pendant des décennies, a été redistribuée. L’ISM mise par ailleurs sur ses partenariats avec des entreprises, comme Société générale, pour renforcer les liens entre les étudiants et le secteur privé. Concrètement, plutôt qu’un financement direct de leurs études, la banque choisit d’accompagner un groupe d’élèves méritants dans leur démarche d’insertion professionnelle. Elle organise et participe aux forums emploi au sein de l’établissement et peut leur octroyer des prêts à des taux préférentiels.

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Locomotives

Certaines écoles arrivent cependant à tisser des liens étroits avec le privé. Campus africain du français Kedge Business School, BEM Dakar a conclu de nombreux partenariats tant avec des entreprises locales (CCBM, Patisen, Groupe Chaka…) qu’avec des multinationales (CBAO, Allianz, KPMG, Sanofi…), qui offrent aux étudiants des opportunités de stage d’abord, de recrutement ensuite, dans des secteurs d’activité variés et sur des métiers différents. Le cabinet parisien Okan Consulting finance quant à lui deux bourses pour cinq années complètes d’études à BEM Dakar. Ces partenariats prévoient en outre un soutien au lancement de la Fondation BEM pour l’égalité des chances. Au Maroc, l’Esca École de management a également fait de la relation école-entreprises l’une des composantes de son dispositif de formation.

Le groupe bancaire BGFI a créé à Libreville son propre pôle de formation, BGFI Business School.

Son conseil scientifique et pédagogique regroupe ainsi 39 patrons, cadres de direction et anciens élèves, souvent issus de grandes entreprises, qui jouent alors le rôle de locomotives en finançant des contrats de recherche ou en ouvrant leurs locaux aux chercheurs et aux étudiants de l’école. Reste que les mariages réussis entre entreprises et écoles privées sont encore rares. Si nombre d’institutions travaillent par exemple à la création de chaires d’entreprise avec des groupes tels que Shell ou Total, peu d’initiatives sont couronnées de succès. À leur arrivée sur le continent, les dirigeants des multinationales sont enthousiastes, mais, une fois sur le terrain, ils se laissent absorber par la gestion de l’entreprise au quotidien, reléguant les préoccupations du monde de l’éducation au second plan.

Gabriel Bartolini, directeur du développement et des relations internationales de BEM Dakar, ne cache pas son désarroi : « Inutile de former des jeunes si on ne dispose pas de leviers opérationnels pour développer leur employabilité et renforcer leurs perspectives d’embauche. » Sans doute une partie de cette indifférence des entreprises tient-elle à l’inadéquation parfois flagrante des programmes vis-à-vis des besoins du privé. C’est ce que laisse penser l’initiative du groupe bancaire gabonais BGFI, qui a créé à Libreville son propre pôle de formation, BGFI Business School, en 2008. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même.

Protais Ayangma, directeur général de Colina. DR« Nous sommes rarement sollicités »

Si Protais Ayangma, directeur général de l’assureur Colina au Cameroun, reconnaît que les entreprises s’investissent peu aux côtés des écoles d’enseignement supérieur, il y voit deux raisons principales : « Premièrement, nous sommes rarement sollicités. Deuxièmement, personne ne nous consulte pour élaborer les programmes. Le système éducatif reste déconnecté des préoccupations des entreprises. » Et d’ajouter qu’il est très difficile pour le secteur privé d’identifier les bonnes écoles parmi toutes celles qui ouvrent.

Pour Célestin Tawamba, PDG du groupe pharmaceutique Cinpharm, cela tient aussi au manque d’intérêt de ses pairs pour les ressources humaines et le management. « Peut-être qu’une incitation fiscale pourrait faire bouger les lignes », suggère-t-il.

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