Elections

Israël : Ayman Odeh a fait un rêve

Le chef de file de la Liste arabe unifiée lors d'un meeting à Tel-Aviv, le 14 mars © Eyal Warshavsky/Corbis

Inconnu il y a encore quelques mois, il a réussi à fédérer les Arabes israéliens et à en faire la troisième force politique du pays. Portrait d'un farouche militant des droits civiques que certains comparent déjà à Martin Luther King.

Il arrive au lieu du rendez-vous en voiture, accompagné par son chauffeur et son fidèle assistant, Raja, à qui incombe la lourde tâche d’organiser ses journées. Ce jour-là, Ayman Odeh accorde une énième interview téléphonique à une radio arabe locale : "Nous ne ferons partie d’aucune coalition gouvernementale. Nous voulons deux choses : être reconnus comme des citoyens à part entière et peser sur la politique israélienne", affirme-t-il en ôtant délicatement sa ceinture de sécurité.

Il raccroche, consulte brièvement ses messages, puis sort du véhicule, vêtu comme toujours d’un costume noir plutôt sobre, sans cravate. Un sourire, une poignée de main et il s’assoit aussitôt. "Enchanté, nous avons trente minutes", nous lance-t-il, visiblement pressé d’aller à l’essentiel.

Ayman Odeh est insaisissable depuis son élection à la Knesset, le 17 mars, en compagnie de douze autres membres de la Liste unifiée (Al-Qa’ima al-Mush­tarika, en arabe). Demandé de toutes parts, ce natif de Haïfa, 40 ans, avocat de formation, sillonne le pays du nord au sud.

En Galilée, son fief, il multiplie les rendez-vous avec les représentants locaux comme si la campagne ne s’était jamais interrompue ; dans le désert du Néguev, le lendemain, il participe à une marche de 100 km vers Jérusalem pour protester contre la démolition de campements bédouins jugés illégaux par le gouvernement. "La victoire de Netanyahou a un peu gâché la fête. Avec lui, notre marge de manoeuvre sera limitée, concède-t-il. Mais je suis très fier de notre mobilisation : 90 % des Arabes israéliens ont voté pour notre parti."

Le succès de la Liste unifiée a subitement donné la mesure du potentiel électoral de la minorité arabe – 1,3 million d’habitants, soit 20 % de la population. Bien que née tout récemment, sa formation est devenue la troisième force politique du pays et aurait pu arbitrer le scrutin si l’écart avait été plus serré entre le Likoud et l’Union sioniste. "Nous voulions constituer un bloc pour empêcher la formation d’une coalition de droite. Cela dit, on se dirige vers un gouvernement qui disposera d’une très courte majorité. Il fera long feu", assure-t-il, satisfait, tout compte fait, de se retrouver dans l’opposition.

Démocratie égalitaire

La plupart des Israéliens l’ont découvert lors d’un débat télévisé face à l’ultranationaliste Avigdor Lieberman. "Pourquoi êtes-vous venu dans ce studio et pas dans un studio à Gaza ? Pourquoi ne vous présentez-vous pas à Ramallah plutôt qu’à la Knesset ? Vous n’avez rien à faire ici car vous vous définissez comme un Palestinien", lui lance le leader russophone pour qui la minorité arabe israélienne s’apparente à une "cinquième colonne".

Odeh n’a pas l’aplomb de son rival et semble quelque peu déstabilisé, en dépit d’un flegme à toute épreuve. "Je ne sais lequel de nous deux n’est pas le bienvenu ici, mais comme dit le proverbe : celui qui creuse une tombe finit par y tomber", répond-il à son adversaire.

Ironie du sort, c’est à ce dernier qu’Odeh doit son triomphe électoral. Israel Beitenou, le parti de Lieberman, avait en effet obtenu la hausse du seuil d’éligibilité à la Knesset – passé de 2 % à 3,25 % des suffrages, soit quatre élus – à travers le vote d’une nouvelle loi sur la gouvernance. Les trois formations arabes ont alors, contre toute attente, surmonté leurs divergences pour faire cause commune.

Le 23 janvier, à l’issue d’âpres négociations, Ra’am, Ta’al et Balad annoncent leur fusion à Nazareth, dans le nord. La "Liste unifiée" inclut également la formation communiste Hadash, d’inspiration judéo-arabe, dirigée précisément par Ayman Odeh, qui fait l’unanimité parmi les siens. Il est désigné tête de liste, et son poster envahit rapidement toutes les villes de Galilée. Au crédit d’Odeh, une activité débordante lorsqu’il a officié comme conseiller municipal de Haïfa, entre 1998 et 2005.

Cette ville portuaire du nord, dernier grand bastion de la gauche avec Tel-Aviv, est aussi un modèle de coexistence. Ayman Odeh croit dur comme fer en sa duplication : "Un combat politique et social doit être mené pour parvenir à une démocratie égalitaire entre Juifs et Arabes, car il y a encore beaucoup trop de discriminations, chez nous comme chez les Juifs, au sein des couches défavorisées. […] Nous ne pouvons pas miser uniquement sur le vote de notre communauté. Un leader arabe doit gagner le coeur de l’opinion juive. Avec le soutien d’un tiers de cet électorat, nous pourrons créer le changement."

Le principal défi d’Odeh sera de convaincre les Israéliens de sa bonne foi. En d’autres termes, il devra rompre avec la tradition frondeuse des députés arabes de la Knesset, incarnée d’une part par Ahmed Tibi, ancien proche de Yasser Arafat et infatigable dénonciateur de l’occupation des territoires palestiniens, et, d’autre part, par Hanin Zoabi, membre de l’expédition tragique de la flottille pour Gaza (2010), devenue l’ennemi à abattre de l’ultradroite israélienne pour ses diatribes antisionistes et son refus de condamner les attentats.

Ayman Odeh n’est a priori pas de ce bord. Le 31 mars, lorsque l’hymne israélien, Hatikvah, est venu clore la cérémonie d’investiture de la vingtième Knesset, il n’a pas quitté l’hémicycle. Mais il doit composer avec une formation hétéroclite qui inclut des nationalistes palestiniens, à l’instar du parti Balad, et même une faction radicale représentée par le Mouvement islamique israélien, proche des Frères musulmans. "La liste unifiée n’éclatera pas, promet-il, y compris si la tendance va vers un rapprochement avec la gauche israélienne."

Mais sa première tentative a malheureusement échoué : quarante-huit heures avant l’ouverture des bureaux de vote, la direction du parti a refusé une alliance avec la formation d’extrême gauche Meretz, jugée "trop sioniste". J’y étais favorable, j’ai tout fait pour les convaincre", enrage Odeh.

Passerelle

Orateur habile et charismatique, le leader de la liste arabe a déjà séduit la presse nationale. "Tout Israélien peut se retrouver dans ce qu’il propose", reconnaît Judy Nir-Moses, propriétaire du quotidien à grand tirage Yedioth Aharonot. Quand il a commencé il y a quelques années à sillonner le pays pour convaincre les jeunes Arabes de refuser le service militaire, le quotidien Haaretz saluait déjà "la campagne arabe la mieux organisée jamais menée en Israël".

Militant dès son plus jeune âge, Odeh aime à rappeler que le Shabak (sécurité intérieure) s’est intéressé à lui lorsqu’il a pris la tête du conseil des lycéens à Haïfa. Mais il porte aussi en lui le deuil de son beau-frère, tué par la police israélienne en septembre 2000, lors du déclenchement de la seconde Intifada. "Les deux peuples souffrent, et c’est pour cela qu’il faut agir vite", affirme celui qui, à l’époque, avait adressé des lettres de condoléances aux Arabes tués pendant les émeutes, mais aussi aux familles juives victimes des attentats-suicides.

Marié à Nardine, une gynécologue, et père de trois enfants, Ayman Odeh croit qu’il peut servir de passerelle entre Israéliens et Palestiniens : "Dans un futur proche, je me vois tout à fait dans ce rôle et me sens prêt à en assumer la responsabilité." l

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